Philosocarpe Chapitre 04 : « Le carpiste et le reste du Monde… »
Ce quatrième chapitre de la série « Philosocarpe » sera publié exclusivement sur ce blog.
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Lorsque l’on pêche au milieu de la nature pour une session plus ou moins longue, il arrive parfois que l’on puisse se sentir seul(s) au monde. C’est bien compréhensible, et sans conséquence tant qu’on reste assez lucide pour se dire qu’il n’en est rien. Mais l’illusion de cette supposée harmonie parfaite avec le milieu, le sentiment faux de s’inscrire sans impact dans cet univers magique, et cette haute idée que l’on se fait de notre mode de pêche peuvent nous conduire à penser que si le monde avait un nombril il devrait nous ressembler… Petit topo qui fera grincer quelques dents, mais il faut parfois décrire les choses telles qu’elles sont vraiment.
Egocentrisme…
Il faut parfois du temps pour se rendre à l’évidence, et accepter l’idée que le carpiste n’a jamais été, n’est pas et ne sera jamais un être supérieur parmi les autres pêcheurs, comme on tente de nous le faire croire à travers colonnes et éditos depuis 20 ans. Je dois avouer que cela m’a personnellement pris un peu de temps pour le comprendre. Mais il est vrai qu’une passion aussi dévorante qui occupe l’esprit chaque jour peut nous faire perdre le sens des réalités. Comme beaucoup j’ai longtemps clamé l’urgence et la nécessité d’une pêche de nuit généralisée, au nom d’une éthique « carpiste » exemplaire et d’un respect profond du milieu qui justifieraient ce passe-droit accordé à une minorité de pêcheur. Comme beaucoup – parmi lesquels les plus inactifs et les moins investis – j’ai pesté contre l’immobilisme des différentes instances qui gèrent la pêche en France. Manque d’écoute, manque d’ouverture d’esprit, manque de dynamisme … voilà les expressions souvent entendues lors de discussions entre carpistes lorsqu’ils parlent de leur AAPPMA ou de leur fédération de pêche. Lorsque j’ai compris que la seule façon de faire avancer les choses était d’intégrer ces instances pour travailler concrètement, j’ai commencé à mieux prendre conscience des réalités. Bien évidemment, j’ai travaillé au maximum avec les autres membres de mon AAPPMA pour faire progresser raisonnablement et de façon conséquente le linéaire de pêche de nuit de la carpe. Nous avons également fait en sorte que l’argent des carpistes ne serve pas uniquement à aleviner en truite et carnassiers, mais aussi en carpes sur le barrage local. Bref, nous avons mis en place ce que nous croyions juste et conforme aux revendications des carpistes. Nous n’attendions aucun merci, et en cela nous avions bien raison … Mais nous attendions de la part des nombreux carpistes qui visitaient les lieux un comportement prouvant que nous avions raison d’adopter une politique qui leur était favorable, et ce malgré l’avis contraire de beaucoup de pêcheurs. Là aussi, j’ai désormais la conviction que nous avons eu tort. Et au risque de choquer certains lecteurs, je suis désormais persuadé qu’à l’heure actuelle toute politique favorable aux demandes des carpistes sur le secteur public est vouée à l’échec à plus ou moins long terme. Non pas en raison d’actes isolés, mais plutôt d’un comportement stéréotypé qui conduit inévitablement certains carpistes à entrer en conflit avec les autres usagers des eaux françaises. Explications…
Egoïsme et comportements lamentables…
En lac, un carpiste c’est généralement plusieurs hectares d’eau monopolisés par 4 cannes tendues dans tous les sens et à des distances qui frôlent souvent le déraisonnable. Je pratique moi-même ces pêches à longues distances lorsque cela est absolument indispensable, et surtout lorsque cela n’a pas d’impact sur les autres (la nuit et/ou en période de fermeture du carnassier).
J’ai tout à fait conscience que la pêche à très grande distance est parfois une « nécessité » si l’on veut toucher du poisson (c’est le but !), et je sais parfaitement qu’on ne pêche pas en lac comme dans une petite gravière ou un étang. Je sais très bien que certains spots ne sont pas à portée de canne, et que la berge d’en face est parfois (mais pas toujours) le seul endroit où l’on peut espérer toucher du poisson. Je sais aussi que sur certains lacs les herbiers rendent tout montage inopérant à moins de 200m du bord. Soit…
Mais j’ai pourtant envie de dire : et alors ???! Cela justifie-t-il le fait de pratiquer ainsi lorsque l’on sait très bien qu’à un moment ou à un autre nos fils vont gêner d’autres usagers, et cela pendant toute la (longue) durée de notre séjour ? Le « no-kill » n’est aucunement un argument pour se dédouaner de tout, comme beaucoup tentent de le faire croire. « On ne fait pas de mal » entend-on ici et là comme argument avancé par des « caliméros » qui se sentent persécutés par le reste du monde halieutique. Cependant je m’interroge lorsque j’en vois beaucoup partir immédiatement poser des lignes « en face », sans essayer d’une manière ou d’une autre de réfléchir avant, de faire leur pêche à portée de canne (ce qui ne veut pas dire sans utiliser le bateau pour déposer proprement un montage), ce qui est généralement possible dans de très nombreux cas. Un pêcheur au coup m’a dit avec raison que si les carpes mordent au ras de la berge d’en face, elles doivent aussi mordre au ras de celle-ci… Encore faut-il y pêcher, et savoir le faire avec discrétion, qualité de moins en moins courante sur les secteurs de P^che de Nuit de la carpe… Beaucoup préfèrent donc pêcher loin que s’y astreindre.
Avec 4 cannes tendues à 300m, c’est pourtant 1200m de fil par carpiste ! Sur des lacs de barrages où l’on peut parfois compter un biwy tous les 200m (tous les 100m certains longs week-ends), imaginez la toile d’araignée immense qui empêche les pêcheurs de carnassier de pratiquer leur passion, qui est soit-dit en passant tout aussi légitime que la notre ! « Attention, j’ai un montage à cet endroit ! », voilà une phrase dite sur un ton plutôt sec que peut entendre avec incrédulité le pêcheur de sandre, qui se trouve pourtant à une bonne distance du carpiste qui l’interpelle… Je l’ai moi-même vécu : impossible de pêcher au leurre sur près des 2/3 d’un lac de plus de 200 hectares. Un vingtaine de carpistes empêchaient tout autre pêcheur d’accéder à leur loisir pendant des jours et des jours… Inadmissible !
Bien sûr, individuellement chaque carpiste n’a aucunement conscience de cet impact. Pire, beaucoup se sentent et se déclarent victimes de ces méchants pêcheurs qui prennent par mégarde un montage posé à une distance telle qu’on ne peut même pas voir son propriétaire sur la berge ! C’est intolérable, car il s’agit là d’un manque total de respect d’autrui, mais aussi d’une façon de faire qui conduit inévitablement les autres usagers à détester ces champignons verts qui poussent le long des berges, et ces personnages arrogants et malpolis qui y vivent pendant parfois plusieurs semaines.
Lorsque l’on campe pendant des jours et des nuits, il faut savoir laisser temporairement le bateau de passage pêcher tranquillement pendant une heure ou deux, ou au minimum ne pas enrager lorsqu’un bateau approche de « notre » coup.
Tous les pêcheurs de carnassier avec lesquels j’ai parlé de ce sujet brûlant sont unanimes, même les moins conciliants (j’en fréquente un ou deux…) : pêcher à longue distance oui, pourquoi pas, mais alors entre le coucher et le lever du soleil, et pas en journée. Argument recevable puisque la pêche de nuit est perçue, à juste titre d’ailleurs, comme un privilège dont bénéficient seulement les carpistes. Notre temps de pêche étant doublé, soyons un peu plus compréhensif, et tout simplement logique ! Malheureusement, il y a de plus en plus de carpistes qui sont carpistes sans être ou avoir été « pêcheur ». J’entends par là qu’ils ne pratiquent QUE la pêche de la carpe, sans aucune connaissance réelle des autres types de pêches. Hors il est évident que lorsque l’on a passé une journée sur un bateau avec un pêcheur de carnassier, ou que l’on est également pêcheur de carnassier en bateau en plus d’être pêcheur de carpe, on comprend bien plus facilement leur façon de voir les choses, et on cerne bien mieux les dérives comportementales carpistes que l’on peut sans cela considérer comme une simple technique de pêche. Cerise sur le gâteau : pratiquer plusieurs modes de pêche donne une ouverture d’esprit bien plus grande sur la carpe elle-même, puisqu’on peut alors la côtoyer et l’observer différemment. On comprend alors que la pêche peut très souvent se faire aussi bien sur sa bordure que sur celle d’en face…
Une cause évidente : l’autorisation de la pêche de nuit…
Finalement, avec quelques années de recul je me rends compte que beaucoup pour ne pas dire la plupart des problèmes liés aux comportements des carpistes au bord de l’eau est à mettre en rapport avec la pêche de nuit. Lorsque celle-ci est autorisée, on assiste à des dérives qui n’existent pas sans elle, à savoir :
– La pêche à très grande distance : lorsque l’on pêche uniquement de jour, on ne dispose souvent ni de l’envie ni de la logistique nécessaire pour tendre ses lignes en bateau à 200m et plus. La pêche classique du bord, en lançant ses montages, ou la pêche de la carpe en bateau ne causent pas de problème de cohabitation avec les autres usagers.
– Détérioration des postes, aménagements sauvages, élagages et autres interventions visibles destinées à installer un matériel qui s’apparente désormais à du camping
– Feux en tout genre, barbecue, repas très arrosés, ivresse bruyante, etc.
– Excréments en grand nombre, papier toilette éparpillé, poubelles étalées et abandonnées, mégots, etc. Vous n’imaginez pas combien un secteur de nuit, même grand, peut se transformer en dépotoir carpiste en une seule saison. On me dit parfois que c’est anecdotique, et que la grande majorité des carpistes sont propres et respectueux. Peut-être, mais les faits sont là, et les détritus ramassés sont bien trop importants pour que cela puisse être considéré comme minoritaire.
– Comportement désinhibé de pêcheurs d’autres départements, régions ou pays : visiblement, le carpiste se considère comme intouchable lorsqu’il pêche là où on ne le connaît pas personnellement … Lorsque l’on décide d’aller pêcher dans un autre département parce que le sien n’offre pas de terrains de jeu suffisants, on se doit d’être particulièrement respectueux du site et de ceux qui y pratiquent régulièrement et/ou qui vivent là. Il s’agit également de respecter le travail de ceux grâce à qui l’on peut pratiquer sa passion. Sans parler de ceux qui osent tout et surtout le pire en argumentant qu’ils ne parlent pas la langue, comme ces hollandais qui sont récemment partis en laissant sur place trois semaines de poubelles, je constate que ceux qui se permettent d’être le plus déplaisant avec les « locaux » et généralement avec les autres pêcheurs, sont ceux qui jouent « à l’extérieur ». Comment ne pas comprendre par la suite que certains se plaignent de « l’invasion carpiste ».
Au final mon opinion penche désormais vers une pêche de nuit « à l’ancienne », c’est-à-dire sans autorisation et sans secteur défini. Car il est évident que ceux qui pratiquent cette pêche furtive le font certes dans l’illégalité, mais avec une discrétion qui les soustrait généralement aux yeux et aussi oreilles de quiconque, et qui laisse les lieux indemnes après leur passage. Bien sûr comme tout le monde je préfère pêcher sereinement sans la « peur du gendarme », mais si la survie de ma passion telle que je la conçois passe par une pêche en dehors des clous, je m’en accommoderai sans problème. Cette pêche est également plus sélective, et ne s’offre pas aux adeptes de la pêche « camping » et des apéros de plein air. Il n’y a pas de « Patrick Chirac » hors secteur…
Je connais l’argument que l’on va m’opposer : en ouvrant massivement le public à la pêche de nuit on diluerait les carpistes le long des berges et les problèmes seraient alors moindres. J’en doute fortement. Ce serait à mon avis permettre aux «campeurs » décrits ci-dessus d’accéder à des lieux qui doivent rester préservés.
Vers une utopique charte (inter)nationale de bonne conduite ?
Cette vision peut sembler un peu élitiste, j’en ai bien conscience et je l’assume pleinement. C’est également celle de nombreux pêcheurs de carpe qui ont vu évoluer cette pêche depuis plusieurs décennies. Mais après des années à essayer d’entrevoir dans les carpistes une capacité collective à se hisser vers le haut en termes de comportement et de réflexion, je jette l’éponge. J’ai le sentiment qu’actuellement les carpistes, à cause d’une partie d’entre eux pas si minoritaire qu’on veut bien le croire, ne méritent absolument pas ce qu’ils revendiquent. Il me semble donc légitime qu’ils ne l’obtiennent pas tant que les choses seront telles que décrites ci-dessus !
Comment alors améliorer cette situation ? Est-il possible d’envisager une coexistence sans heurt et en toute amitié entre les carpistes et le reste de la planète pêche ? Je le pense, mais cela passe par un changement d’attitude qui doit venir des carpistes en premier, et non du reste du monde. Se rappeler que celui qui attrape involontairement votre ligne est lui aussi un passionné, un homme qui mérite le même respect que vous, voilà une première étape. Le reste suivra.
Il me semble intéressant de travailler comme c’est le cas au niveau de certains départements sur une charte de bonnes pratiques, définissant ce qui peut être fait ou pas sur le secteur public. Il s’agit simplement de pointer clairement et simplement ce que la logique devrait pourtant imposer à tous. Certes, certains points restrictifs choqueront les plus libertaires des carpistes, ceux-là qui justement pensent que le monde leur appartient et que les autres n’ont qu’à aller voir chez les grecs comment se porte leur fameuse dette… Tant pis pour cette minorité. L’intérêt général doit primer.
Ce type de charte devrait être instaurée au niveau européen, dans toutes les langues, et largement diffusées par les magazines, sites internet et autres réseaux sociaux, afin que petit à petit entre dans les mœurs carpistes un comportement citoyen, responsable, respectueux du milieu comme des autres usagers des berges et des eaux.
Me voilà rassuré : j’ai finalement gardé ma capacité à rêver…
UNCM Magazine : une aventure humaine
Vous pouvez désormais télécharger les deux numéros de l’ « UNCM Magazine » parus en 2007
Seuls les adhérents avaient à l’époque pu lire la version papier de ce magazine, qui a montré qu’en matière de contenu tant rédactionnel que graphique, l’UNCM (Union Nationale des Carpistes en Mouvement, dissoute en 2009) n’était seconde de personne, bien au contraire …
Cette aventure fut riche en terme de travail (des centaines d’heures !) et de relations humaines. Hélas, le microcosme carpiste étant ce qu’il est, l’UNCM n’a pas pu pérenniser ce projet, qui offrait pourtant à toute personne qui adhérait à l’UNCM la possibilité de recevoir ce magazine plusieurs fois par an, et d’allier ainsi l’engagement militant à une lecture d’une qualité souvent supérieure à ce que l’on pouvait trouver en kiosque … allez comprendre !
J’ai eu l’honneur de réaliser la maquette et la conception graphique de ce magazine, en travaillant avec des amis chers comme Philippe Lagabbe, Eric Deboutrois, Arnaud Mahut, Bruno Médou, David Léger et de nombreux autres. Une aventure humaine formidable, passionnante, harassante, dévorante…
Que soient ici remerciés tous les auteurs français et européens qui ont offert bénévolement leur temps et leur travail pour que ce projet herculéen voit le jour, prouvant ainsi que l’argent ne gouverne pas les ambitions de tous, et qu’il peut exister une presse « papier » alternative.
Liens de téléchargement
(faire un clic droit sur le lien et choisir « enregistrer la cible… », car les fichiers sont qualitatifs donc assez volumineux)
N° 01 (en deux parties)

http://www.agghir.com/UNCM-MAGAZINE-01-partA.pdf
http://www.agghir.com/UNCM-MAGAZINE-01-partB.pdf
N° 02
Hibernatus Negationis
– Article paru initialement dans le n°20 du magazine « Carpe Scene » sous le titre « Hiberner ! Moi jamais ! » –
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Je me souviens parfaitement de ma première vraie « session » hivernale. C’était en février 1992 pour être précis (ou 1993 ? peu importe…). Il s’agissait au départ d’un simple pari avec deux amis, et pour tout dire d’une de ces furieuses envie d’aller à la pêche pendant une trêve un peu trop longue à notre goût. Il faut dire qu’il était à cette époque communément entendu par l’immense majorité des pêcheurs que la carpe, probable cousine aquatique de la marmotte, cessait invariablement toute activité de novembre à avril pour se terrer dans les abysses vaseuses de nos plans d’eau de moyenne montagne… Nous voici donc, incrédules et glacés, dans cette matinée ensoleillée par une température de – 8°, où le fort vent du nord avait comme seul mérite d’empêcher l’emprise des glaces à la surface de l’étang.
Bien sûr nous avions entendu parler de quelques carpistes « purs et durs » qui continuaient à pratiquer pendant la morte saison. Certains prétendaient même prendre du poisson … Mais pour être honnête nous pensions surtout passer un bon moment entre amis, puis rentrer au chaud, bredouille comme il se doit. Quelle surprise lorsqu’ à 8h30, alors que nous étions à peine installés, une petite miroir de 3 kilos (un poisson très correct pour l’époque) fit un départ de brème et vint s’échouer dans l’épuisette après un combat du même acabit. Quelle victoire ! Incroyable ! Persuadés d’avoir accompli un exploit, nous en dansions de joie … rituel qui permet par ailleurs de se réchauffer…
Avec quelques années de recul, j’ai bien conscience aujourd’hui que cette prise n’était qu’anecdotique, et que prendre un poisson au cœur de la saison froide n’a rien d’une mission impossible, au contraire. Beaucoup de pêcheurs de carpes cessent cependant toute activité pour se mettre à hiberner bien plus en fait que leur poisson préféré. Voyons ensemble comment occuper plus intensément nos hivers.
En premier lieu, ayons l’honnêteté de dire qu’en hiver il est des jours où il vaut mieux rester chez soi, et qu’en hiver comme en été il est impossible de prédire quels seront les jours avec et les jours sans. Ainsi va la pêche, et c’est très bien ainsi. Seulement voilà : en hiver tout échec prend une autre dimension, en grande partie car une bredouille en short et en claquettes n’a pas les mêmes conséquences psychologiques qu’une bredouille en snow-boots et en parka … Les jours très courts imposent de plus des temps de pêche réduits, d’autant que pour ma part je ne pratique pas la pêche de nuit en hiver (elle est fermée dans mon département), étant comme on dit « courageux mais pas téméraire » … J’habite il faut le dire une région où l’hiver sait se montrer vif ! (NDA : cette année 2012 nous le rappelle à merveille !)
Une fois acceptées ces données par avance, il convient de s’équiper au mieux et chaudement, ce que de nombreux articles ont parfaitement expliqué avant moi (par exemple dans cet excellent article d’Eric Deboutrois ). Je n’y reviendrai donc pas, chacun ayant bien conscience qu’on ne reste pas immobile par des températures à peine positives – sinon franchement négatives – avec pour seul « peau » un jean et un t-shirt…
Vous voici donc chaudement équipés, parés à affronter le grand nord, et voilà que vous demandez comment aborder cette pêche « si spécifique » qu’est la pêche en hiver. Je vais donc tenter de faire clair et court dans ma réponse : vous voyez comment se pratique la pêche automnale ? Oui ? Et bien ne changez rien : vous savez pêcher l’hiver. Tout étant dit ou presque, je pourrais poser là le point final de mon article, mais comme je suis à la fois bavard et partageur je vais cependant apporter quelques petites nuances techniques et tactiques à cette affirmation tranchée pourtant très proche de la vérité.
Il va de soi que lorsque je dis que la pêche hivernale se pratique de la même façon que le reste de l’année, je parle bien sûr de ma façon de pêcher la carpe. Si vous êtes un très gros « benneur » d’appâts le reste de l’année (ce qui n’est pas mon cas) il faudra lever le pied et revenir à des proportions plus raisonnables. En règle générale en hiver, je ne pré-amorce presque jamais un coup avec plus d’un kilo d’appâts. Mais c’est un maximum qui peut déjà paraître énorme, et qui peut être ramené à une cinquantaine de bouillettes, sinon aucune selon les situations. Mais prenons quelques cas concrets plus parlants que la théorie :
-exemple 1 : vous ne pouvez pas faire d’amorçage préalable de votre poste car vous n’avez que quelques heures de libres. En arrivant sur les lieux il n’y a aucune activité visible, ce qui est très souvent le cas. Vous connaissez un peu la topographie et la nature du fond pour y avoir déjà pêché. Vous savez par exemple que plusieurs spots sont productifs en été et en automne. Placez-y systématiquement un montage, car s’il est une règle d’or, c’est que les carpes visites leurs zones d’alimentation toute l’année, même dans très peu d’eau. Si elles décident de se nourrir, il y a de très grandes chances que ce soit là. Pour exemple, j’avais l’habitude d’avoir quasi systématiquement des départs en début d’après-midi en plaçant une canne à 3 mètres de la zone opposée d’un petit plan d’eau, dans environ 1,20 de profondeur. Je savais qu’il y avait là une zone plus dure. Lorsque j’ai pêché ce plan d’eau en février 2005, j’ai eu mes seuls départs sur ce coup précis et sur cette unique canne, et toujours … à la même heure que le reste de l’année. J’en déduis que les carpes visitaient ce spot selon un itinéraire quasiment immuable quelle que soit la saison. Les zones profondes et vaseuses improductives en été restèrent improductives en hiver. Lors de la vidange du plan d’eau, j’eu en partie la réponse à mes questions sur le succès de ce petit spot : un source « sous-marine » y amène en effet une eau plus fraîche en été, et plus chaude en hiver que celle de cette bordure ombragée et exposée au nord. Là se trouve l’explication fort probable de son attrait sur les carpes.
Pour revenir à l’approche technique de notre exemple de pêche rapide sans amorçage préalable, résumons là en un mot : attractivité et efficacité mécanique. Tout booster sera ici le bienvenue, même si j’ai personnellement pour préférence de pratiquer avec un appât non boosté mais accompagné d’une chaussette ou d’un sac soluble de produits très attractifs et agrémenté de produits de trempages. Pour ma part, étant adepte des produits Nutrabaits, j’utilise généralement sur deux cannes une bouillette dense 3D « nature », ou une base fruitée de type « ananas banane », esches rapides par excellence, agrémentée de micro-pellets et de petits copeaux de bouillettes dans un « stick » que je trempe généreusement dans du bait-soak complex. Sur les deux autres cannes je place une bouilllette flottante, avec une très nette préférence pour la fameuse « Ananas & Butyric » de couleur jaune très visible. Bien évidemment les appâts que vous utilisez habituellement et qui ont votre confiance feront parfaitement l’affaire. Une dizaine de bouillettes au maximum complètent cet amorçage précis qui ne cherche pas à nourrir les carpes mais à en piéger une. « Fish for one fish », pêcher pour un poisson comme disent nos confrères anglais.
Le point essentiel lorsque l’on ne dispose que de quelques heures pour faire sa pêche et d’éviter la classique dépression nerveuse du carpiste qui ramène ses montages emmêlés au moment de partir … L’emploi de stick solubles évite ce genre de problèmes, et l’on peut alors avoir l’esprit occupé à des choses bien plus essentielles … comme faire un café chaud !
-exemple 2 : la météo s’annonce un peu plus « clémente » après une période froide. Pour parler technique : un flux d’ouest dépressionnaire remplace les conditions anticycloniques et le vent de nord-est. Pour la semaine il est prévu quelques gelées matinales et des températures en journée entre 5 et 10°, avec une certaine stabilité comme par exemple … de la pluie et un vent d’ouest. Les conditions parfaites pour une pêche hivernale sont réunies ! Vous avez retenu un poste qui vous réussi plutôt bien habituellement. Vous avez la possibilité de faire un ou deux amorçages préalables. Préférez alors les espacer de deux jours, par exemple 4 jours puis 2 jours avant votre partie de pêche. Cela donne le temps aux poissons de consommer vos appâts en confiance. Pour les quantités, faites ça « au feeling » en vous adaptant au lieu (densité connue de poissons, activité éventuelle détectée, etc.). Disons que 500 grammes à un kilo de bouillettes réparties de façon assez large me semblent une base passe-partout avec laquelle on ne commettra pas d’erreur, sachant qu’il est toujours plus facile d’en ajouter que d’en enlever, c’est bien connu.
Concernant le choix de la zone où pratiquer cet « AMT » (Amorçage à Moyen Terme… ça fait branché, non ?), je suis d’avis de dire qu’il n’est pas forcément judicieux de choisir les zones qui sont habituellement décrite comme favorables à la pêche hivernale. J’évite ainsi d’amorcer plusieurs jours les petites baies très peu profondes et bien exposées qui se réchauffent rapidement. Ces postes me semblent en effet plus propices à des pêches rapides, un petit hold-up d’un après-midi sur des poissons de passages et dans des conditions météo particulières (l’exemple n°01 en fait !). Je pense en effet que des zones de profondeur moyenne – ce qui peut aller jusqu’à 15 mètres en barrage, j’en ai fait l’expérience récemment – qui sont des zones de tenues, sont bien plus intéressantes dans notre cas de figure, car il me semble concevable que les carpes se satisferont pleinement d’une nourriture de qualité livrée à domicile. D’autant que l’hiver les dépenses énergétiques sont calculées au plus juste. Bien sûr, cette théorie peut être contredite par de nombreux exemple, mais c’est le constat que j’ai fait cet hiver en lac de barrage.
Concernant le choix des appâts, utilisez ceux qui vous ont bien réussi lors d’amorçages prolongés en d’autres saisons. Pour ma part j’ai choisi la célèbre Trigga, redoutable dans ces conditions d’amorçage préalable et quelle que soit la saison.
Le jour J, placez vos montages comme vous savez si bien le faire, en eschant une bouillette en tous points semblable à celle utilisée pour vos préamorçages, accompagnée une petite chaussette soluble de produits attractifs de votre choix : « method mix », frolic moulu (excellent en hiver bien que riche en huile), petits pellets, copeaux de bouillettes, liquide de trempage, etc. Une petite dizaine de billes autour de vos montages complètera votre approche tactique, et au besoin vous en remettrez quelques unes après chaque départ, en augmentant bien sûr la dose en cas d’activité intense, ce que je vous souhaite ! Une anecdote me vient cependant à l’esprit en écrivant ces lignes, à propos de l’emploi systématique de chaussettes solubles. Lors d’une récente pêche hivernale en barrage selon la méthode exposée ici, j’ai esché une canne avec une unique bouillette sur un montage rigide, sans chaussette, tout simplement pour gagner les quelques mètres nécessaires pour atteindre le spot choisi. Une belle miroir d’un peu plus de 15 kilos se fit piéger sur ce montage. Deux jours plus tard, je montais deux cannes sans soluble placées sur deux spots différents de celui m’ayant rapporté le précédent poisson. Les trois départs de l’après-midi eurent lieu sur ces deux cannes, avec à la clef deux poissons de 11,2 kg et de 17,8kg. Les cannes « boostées à la chaussette » restèrent improductives. Pourquoi ? Probablement parce que les carpes étaient focalisées sur les triggas « nature » qu’elles avaient eut le temps de goûter et d’apprécier. Les effluves des liquides de trempages, pourtant si productifs en pêche rapide, devenaient peut-être un point de méfiance dans leur processus d’alimentation.
-exemple 3 : Vous êtes un vrai conquérant, un « warrior », un pur et dur : vous avez décidé de vous attaquer à une eau inconnue en plein mois de février ! Beaucoup crieront au fou, les plus polis vous souhaiterons bon courage avec un sourire en coin, quant à moi je vous dirai que vous avez bien raison ! Car c’est à mon avis la période la plus propice à la découverte d’un nouveau terrain de jeu, et ce pour plusieurs raisons : tout d’abord la très grande majorité de la concurrence est soit en train d’hiberner, soit occupée à rouler son stock de billes pour la saison, et d’autre part nos collègues pêcheurs de carnassiers sont au chômage technique en cette période de fermeture légale. Hé hé hé ! Qui c’est qui peut arpenter tout seul les berges en long en large et en travers sans croiser personne ? C’est qui qui peut échosonder et cartographier tout à loisir sans gêner le reste du monde halieutique ? C’est moi ! … euh, enfin c’est vous ! C’est odnc le moment idéal pour faire le plein de photographies et de points GPS. A ce sujet signalons les excellents produits proposés désormais aux carpistes par la firme Humminbird, tels les combinés sondeurs GPS… de vraies merveilles pour l’exploration hivernale et pour l’exploitation des données tout au long de l’année.
Bref vous avez bien compris que le monde appartient à ceux qui sont là l’hiver, et cela tant que les conditions météos le permettent (avec 10 cm de glace c’est mort…) et sans prise de risque inutile (gare aux tempêtes hivernales, ça souffle parfois très fort !).
Bien sûr, beaucoup me diront que les résultats sont très aléatoires en cette période. Mais le travail fait n’étant plus à faire, la prospection des coups potentiellement intéressants sera faite pour l’avenir, et tant qu’à s’y coller pourquoi se priver de partie de pêches qui peuvent rapporter gros, et en tout cas bien plus qu’un après-midi à se morfondre sur son canapé devant la série B de M6 …
Quelles zones allez vous alors pratiquer ? Et bien cela dépend … Facile comme réponse ! Cela dépend en effet de plusieurs paramètres parmi lesquels :
-votre disponibilité : coups rapides ou coups « construits » dans le temps, et en fonction adapter une des tactiques décrites précédemment.
-vos éventuelles observations de signes d’activités : si vous avez vu des carpes, pas d’hésitation possible. Elles sont suffisamment discrètes en hiver pour que le fait d’en voir (sauts, marsouinage, observation directe dans l’eau claire) soit un signe probable d’activité alimentaire. Bien souvent l’observation et le repérage ne sont ni faciles ni fructueux en hiver, surtout sur certains lacs du centre-France où les poissons sont déjà très discret le reste de l’année. J’ai alors remarqué que les signes d’activité du fretin, gardons ou ablettes, sur une zone est généralement un bon indicateur. En clair, je repère les lieux où j’aperçois des gobages (c’est plus facile le matin quand le vent ne souffle pas) et je tente ma chance ! Lorsque aucun signe n’est visible, je pratique la pêche au cormoran …
Non, rassurez-vous, je ne suis pas devenu adepte de la pratique asiatique qui consiste à dresser cet oiseau pour la pêche. J’ai en revanche remarqué lors d’un après-midi de repérage hivernal infructueux un grand cormoran qui nageait et plongeait sur une zone. Armé de mes indispensables jumelles, j’ai longuement observé ce prédateur habile qui remontait régulièrement avec de beaux et gros gardons dans le bec. Le sondage de la zone révéla un fond entre 10 et 18 mètres après une pente raide en bordure, puis assez douce jusqu’au lit de l’ancienne rivière. Il semblait y avoir là une véritable concentration de poissons blancs, et les carpes ne devaient pas être très loin. Après deux amorçages préalables j’ai touché un poisson dès la première sortie, et plusieurs dans les jours suivants. J’avais ainsi fait de l’oiseau noir, ennemi juré du pêcheur, l’allié temporaire du carpiste … et je garde donc désormais un œil attentif sur les cormorans en activité, car ils ont la faculté de trouver le poisson bien plus rapidement que nous ! En hiver ce gain de temps peut vous être précieux …
Pour finir, je ne saurai que trop vous rappeler que la patience est une qualité vitale du pêcheur de carpe … Ne riez pas face à cette évidence, car appliquée à l’hiver elle prend toute sa dimension. Non pas que l’attente des départs soit forcément plus longue pendant cette période, mais parce que les conditions climatiques peuvent parfois vous décourager plus rapidement que le reste de l’année. On devient alors bien moins « indulgent » face à l’immobilité de nos swingers … qui ne demandent pourtant qu’à s’emballer ! Insister est la clef. Baisser les bras sur un poste suite à un échec peut être une erreur, et il est nécessaire de trouver la motivation suffisante pour s’investir dans cette pratique hivernale palpitante.
En tous cas : hiberner, moi ? Jamais !
Quelques analyses de situations…
Article paru en 2008
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« Il y a toujours un poisson à prendre … ». Cette affirmation peut paraître soit exagérément optimiste, soit un peu présomptueuse, mais elle devrait pourtant être ou devenir le credo de chaque carpiste abordant un nouveau lieu de pêche, que ce soit pour quelques heures ou pour une longue session. Trop souvent, l’analyse et la stratégie se trouvent reléguées au second plan, les cannes sont placées plus ou moins « à l’arrache » selon des schémas trop simplistes, droit devant à portée de lancer par exemple…
Toute la réussite (ou l’échec) de l’action de pêche est alors imputée au sacro-saint appât et à sa qualité, réelle ou supposée. Si tout se passe bien, le pêcheur tirera des conclusions généralement erronées au lieu de reconnaître sa seule chance. Si au contraire rien ne va et que le « capot », la
« bredouille » se profile à l’horizon, le constat inverse sera fait : « les billes X ne valent rien … Le voisin a déroulé grâce à ses billes Z… le lac était sur OFF, rien à faire j’ai tout essayé, du « carné », du « sucré », etc… ».
Il y a pourtant mieux à faire, même si tous les paramètres entrant en ligne de compte dans notre quête du graal ne peuvent être maîtrisés. Voyons cela à travers l’analyse de quelques exemples concrets.
LES FONDAMENTAUX
En préalable à cette approche de cas, il ne semble pas inutile de reprendre les techniques de bases de l’analyse d’un secteur, par ailleurs largement exposées dans de nombreux articles ou vidéos. Pour parler rugby : revoyons les fondamentaux…
Premier point : connaître le relief et la nature du fond. Certains sourient déjà devant ce lieu commun, mais combien de fois cette évidence est-elle laissée de côté ? Combien de carpistes peuvent affirmer connaître parfaitement, ou du moins correctement, le profil de leurs terrains de jeu favoris ? Vous avez repéré le haut fond car il fait 20 mètres de long, mais connaissez-vous cette petite « cuvette » à 20 mètres du bord gorgée de vers de vase ? …
Pour y voir plus clair, trois façons de procéder qu’il est souvent bon de cumuler pour plus d’efficacité :
-La constitution d’une banque photographique lors des vidanges totales ou partielles. Complément indispensable : la prise de note et le repérage à pied sur le terrain (avec prudence car les fonds découverts ne sont pas toujours très stables) permettent de cartographier avec précision les plans d’eau.
-L’utilisation d’une embarcation et d’un échosondeur, lorsque cela est possible, permet de retrouver les spots repérés avec la première méthode ou d’analyser un lieu totalement inconnu. La pause de repères et la prise de notes (ou la réalisation de croquis pour les plus artistes d’entre nous), éventuellement l’utilisation d’un GPS pour les mieux équipés accompagnent le quadrillage méticuleux qui ne doit écarter aucun recoin, au risque de passer à côté du point chaud insoupçonné … Un point important concernant les échosondeurs doit être signalé. En effet la plupart des carpistes utilisent des sondeurs d’entrée de gamme (disons à moins de 300 euros), qui sont avouons-le peu performants pour autre chose que retranscrire la profondeur et la température de l’eau … Il ne faut donc leur accorder qu’une confiance limitée et se garder de déduire et analyser la nature du fond à partir de ce qu’ils nous montrent. Deux amis en ont pris conscience en passant au-dessus d’un gros arbre immergé qui n’apparaissait même pas à l’écran. Ca calme !
Pour connaître avec précision la nature du fond, la seule solution efficace est de sonder manuellement à l’aide d’un lest ou d’un tube qui retransmettent à merveille la texture vaseuse ou sablonneuse du substrat. Un simple plomb « grippa » de 200 grammes associé à une cordelette ou une grosse tresse peut faire l’affaire, mais j’aimerai parler ici d’un outil simple et génial nommé « la biroute » (!) par mon ami Christophe. Il s’agit d’une pièce de métal assez lourde reliée à une corde qui permet, en plus de sentir le fond de manière très tactile, d’effectuer un « carotage » des substrats mous afin d’en prélever suffisamment pour en faire l’analyse.
Car il y a vase et vase … Une boue noire acide et nauséabonde ne présente pas le même intérêt qu’une vase plus claire et farcie de chironomes et autres organismes … Pour faire la différence, la biroute s’impose !
-Le sondage du bord à la canne : très à la mode, il est particulièrement utile lorsque l’usage d’une embarcation est interdite, cette technique est bien plus longue et fastidieuse, et nécessite dit-on l’emploi d’une canne spécifique, ou pour le moins d’une canne supplémentaire si l’on souhaite laisser en place le repère visuel pendant la session (ce qui me semble indispensable d’ailleurs, sinon quid de la précision).
Armés de ces techniques et de ces outils, et considérant que le travail de reconnaissance du fond est réalisé de la manière la plus exhaustive possible, voyons maintenant quelques exemples concrets et analysons ensemble la « meilleure » façon de les aborder.
Etude de cas n°01 : un petit plan d’eau du domaine publique
Les petites surfaces de moins de 30 hectares sont mathématiquement les plus faciles à cerner, du moins du point de vue de l’analyse du fond. Le plan d’eau abordé dans cet exemple offre un fond particulièrement monotone, tant du point de vue du relief que du substrat : c’est une cuvette régulière, sans cassure, quasiment intégralement sableuse. Bref tous les ingrédients réunis pour pratiquer à priori une pêche « droit devant » et attendre que ça vienne. En cherchant mieux, on découvre qu’un petit « champ » de souche d’environ 80 m2 se trouve immergé sous 2,5 mètres d’eau à proximité d’une bordure, créant ainsi le seul « hot spot » présumé. La population est assez faible d’après les informations de la dernière vidange. Peut-être quelques belles surprises d’après nos informations.
En toute logique, nous décidons de nous attaquer au poste des souches, d’autant que personne ne semble s’y intéresser (tu m’étonnes !). Deux amorçages plus tard nous voici en place par une (très) chaude journée de juillet. La moitié des cannes sont placées dans ou aux abords des souches, les autres pêchant en tête chercheuse sur le reste de la zone. A 9 heures une des cannes des souches démarre. Le combat est lourd, le poisson semble très beau, mais malheureusement il se décrochera en bordure sans s’être montré une seule fois. La canne est replacée au même endroit. En début d’après-midi un nouveau départ a lieu sur une canne placée dans les obstacles, et une casse presque immédiate du bas de ligne nous rappelle que le terrain est miné … Ca commence plutôt mal, mais vu les conditions météorologiques nous sommes satisfaits de ces deux départs. A la tombée de la nuit c’est la même canne que le matin qui extirpe le collègue de son siège. Combat rapide pour extirper le poisson des souches, et c’est une pure beauté de près de 15kg, à l’écaillage sublime, qui nous récompense. Visiblement, il s’agit du record du lac si l’on s’en tient à nos informations. A peine le poisson photographié, deux départs quasi simultanés on lieu, sur les deux cannes pêchant … les souches bien sûr. Deux poissons plus modestes mais superbes sont sortis du champ de mine par un bridage immédiat et énergique. Un dernier départ 5 minutes plus tard nous fera ramener une petite commune avec la dernière canne encore en place … dans les souches. Lors de chaque combat ou presque, la sensation caractéristique du fil frottant les obstacles nous laisse cependant penser que les choses ne se passerons pas toujours aussi bien sur ce poste … Autre observation : une grosse activité en toute fin de soirée. Il semble donc que le coup soit plus particulièrement visité la nuit… Nous décidons de tenter discrètement l’expérience pour en avoir le cœur net. Effectivement, les nuits offriront un nombre de départ régulier alors que les journées resteront presque stériles. Malheureusement, les choses se compliquent également avec un nombre élevé de poissons perdus, comme cette sinistre nuit où 4 départs ne nous offrent aucune arrivée : les carpes (et les souches …) sont les plus fortes ! Il nous apparaît alors évident d’abandonner rapidement et à regret ce poste trop risqué pour le poisson.
Que faire alors face au néant entourant ces précieuses souches ? Pourquoi ne pas tenter, une fois n’est pas coutume, une pêche « à l’arrache », à la « one again », bref au petit bonheur la chance, et amorcer un coup en plein milieu de nulle part, et tant qu’à faire « au cul des voitures », ça nous changera des pentes caillouteuses de nos barrages … J’étale donc un matin deux kilos de tecni-spice sur une surface grande comme un terrain de rugby (ça change un peu du terrain de foot …). Deux jours plus tard je m’installe avec la confiance du gars qui vient là pour faire la sieste à l’ombre. Bref je n’y crois pas, mais alors pas du tout ! « M’en fous il fait beau, j’ai un bon bouquin et une petit poulet aux épices « recette personnelle » pour midi, donc je ne devrais pas passer un mauvais moment ! »… En pleine dégustation de mon chef d’œuvre culinaire, un bon gros « tout droit » vient rompre mon extase papillaire ! Très beau combat, et un poisson puissant d’une douzaine de kilos échoue sur mon tapis. Je suis perplexe en voyant que c’est le montage esché d’une flottante « white spice » qui est parti … Le fond est pourtant propre et dur comme du carrelage, pas une once de vase … Parfois la réussite est incompréhensible, et c’est aussi bien comme cela. L’effet « leurre » sans doute. Mouaip …

Chacune de mes courtes sessions qui suivront sur ce poste me rapporterons au moins un poisson, sans qu’une partie du coup ne donne plus que les autres, mais avec une seule constante plutôt étrange : les billes denses pourtant parfaitement présentées sur un substrat sableux ne donneront aucun résultat, alors que les mêmes associées en équilibrage à une flottante de la même « trempe » (genre trigga+pop-up trigga), ou les montages décollés de quelques centimètres seront preneurs, bien qu’une seule canne soient eschée de la sorte et régulièrement déplacée. Parmi les poissons pris, une sortira du lot par son esthétique rare, bien que son poids soit modeste. La beauté ne se mesure pas toujours en kilos … Cette « double linéaire fully tarte au pomme » habite d’ailleurs mon esprit comme celui de mon ami Philippe Lagabbe qui, bien qu’ayant croisé quelques carpes dans sa carrière (et c’est rien de le dire !), la considère comme la plus belle qu’il ait vu : « Naomi Campbell faite carpe » dira-t-il ! Bill Cottam, également expert en la matière, décernera à ce poisson cette année-là « the award of the most beautifull fish of the year ». J’avoue espérer la revoir dans des conditions de luminosité plus propices à la mettre en valeur en image… (NDA : ce poisson, comme l’immense majorité de ses congénères, est mort lors d’une vidange catastrophique du plan d’eau, quelques temps après la première parution de cet article)

Je croiserai également à nouveau la route du premier beau poisson de notre première session, à un poids cette fois-ci plus proche de la barre psychologique des «20 » … Superbe ! La plupart des poissons pris dans ce petit lac offrent en effet des écaillages originaux et magnifiques. Un véritable écrin !
Quelle analyse faire de cette expérience ? Tout d’abord qu’il faut savoir explorer un plan d’eau en profondeur pour y découvrir un spot parfois délaissé des autres carpistes (ici les souches). Ensuite qu’il faut savoir dire stop lorsque les conditions de sécurité ne sont pas optimales pour le poisson (nda : lire l’article philosocarpe 03 à ce sujet) . Et enfin qu’il faut parfois savoir passer outre ses convictions et ses certitudes pour pêcher très simplement, « à l’ancienne » devant soi, et accepter le fait que tous les poissons ne peuvent pas être le fruit d’une stratégie élaborée. Ca aide à rester humble …et c’est parfois reposant !
Etude de cas n°02 : un lac de 50 hectares, session courte de 48 heures
Imaginez que vous avez devant vous une surface d’eau inconnue importante et large, et qu’après avoir repéré attentivement le poste vous ayez trouvé une quantité considérable de spots prometteurs ! Cela vous est certainement déjà arrivé : on pourrait avoir 20 cannes, toutes pêcheraient une zone intéressante. Vient donc fatalement le moment cruel et difficile du choix.
Dans ce cas précis, après avoir echosondé et « birouté » une très large zone pendant plusieurs heures, nous avions à notre disposition :
– une route immergée à environ 150 mètres sous 1,5 m à 2m d’eau, traversant le lac de part en part en créant un haut fond très dur au milieu de la vase. A elle seule la route pouvait recevoir au moins 4 montages !
– la bordure opposée sur la droite, distante de 80 à 150 mètres, alternant roseaux et arbustes sur une très grande longueur, avec un substrat sableux entre 40 et 80 cm de fond, avant de devenir vaseux à 1 ou 2 mètres du bord. 4 à 6 cannes pouvaient y être placées.
– un petit îlot aux abords également sablonneux à une trentaine de mètres du coup, avec la possibilité de déposer deux montages.
– A droite et à 200 mètres une grande roselière dont les abords propres et le fond dur laissaient assez de place pour 2 ou trois pièges.
– Tout le reste de la zone, c’est-à-dire 80% de la surface devant nous, était recouverte d’une couche de vase de 5 à 10 cm d’épaisseur, sans relief particulier repéré.
Que faire ? Après une concertation en équipe où chacun de nous deux exprima ses convictions et son « feeling », nous décidions de choisir d’écarter nos 8 montages au maximum pour tester chaque secteur et ajuster le tir en fonction des résultats de la première nuit. Cette méthode nous semble de loin la plus logique sur un secteur inconnu et lorsque l’on ne dispose pas de beaucoup de temps pour « faire sa pêche ». Inutile en effet d’essayer de construire un amorçage si celui-ci n’est pas sûr d’être efficace avant la fin de la session ! Il semble de plus inopportun dans ce type de situation de mettre tous ses œufs dans le même panier, à moins d’avoir localisé les carpes avec certitudes, ce qui n’était pas le cas par absence de signes d’activité visibles.
Nous misions cependant 4 montages sur la route noyée qui semblait le spot le plus prometteur, en se basant sur des expériences antérieures qui nous avaient bien réussies en d’autres lieux. Aucune canne ne fut placée dans la vase, qui selon nos quelques informations « ne donnait jamais rien ». Un montage rejoignit la roselière, deux autres la bordure de gauche, et le dernier fut déposé au ras de l’îlot, dans 70 cm de fond et à 1 mètre du bord. Je précise que bien que chacun de nous deux exprime et réalise pleinement ses souhaits en matière de placement de canne, nous pratiquons une alternance parfaite de la disposition de celles-ci sur les rod-pods ou sur les piques : « une à toi, une à moi ! » … D’autres sont adeptes du partage des départs (ce qui a aussi son charme, comme je l’ai constaté en pêchant avec Eric Deboutrois), nous nous pratiquons le partage des coups, chacun ferrant et combattant les poissons mordant sur ses cannes. C’est affaire de goût.

Tout était en place un peu avant 18 heures. L’arrivée de la nuit fut accompagnée d’une poêlée de cèpes fraîchement récoltés autour des cannes, tradition corrézienne s’il en est, moment magique d’amitié partagée où l’on refait le monde de la carpe à grand coup de souvenirs et de projets !
La première touche eu lieu en début de nuit, sur le montage que j’avais déposé au ras de l’îlot. Un poisson d’une dizaine de kilo qui semblait de bonne augure et qui, pour être honnête, nous rassurait un peu. Les équipes présentes sur le lac nous avait en effet annoncé une activité quasi nulle depuis plusieurs jours. Visiblement celle-ci semblait en appétit, et devait probablement glaner quelques écrevisses dans cette faible profondeur. En fin de nuit, Christophe capturait un poisson d’une quinzaine de kilos sur la canne opposée, placée en bordure sous un petit arbuste (pour ne pas dire « dans » un petit arbuste !), là encore dans une très faible profondeur d’eau.
Au moment du café des brumes, le traditionnel débriefing s’imposait. Que faire ? Il est toujours difficile de tirer des conclusions sur un laps de temps aussi court, mais nos premières impressions étaient que les carpes se nourrissaient en extrême bordure, probablement d’écrevisses qui abondent dans cette eau. Pour ne pas presser les choses, nous décidions de laisser nos montages en place une partie de la journée pour observer l’activité diurne éventuelle sur d’autre zone. Ce n’est qu’en début d’après-midi que quelques sauts attirèrent notre attention, légèrement au-delà de la route noyée. Il semblait évident qu’il ne fallait pas délaisser cette zone. Mais en même temps la tentation étaient grande de se concentrer sur les bordures sablonneuse … Au final, la décision fut prise de laisser pêcher deux cannes sur la route, en les recentrant sur la zone où les poissons sautaient,d’étaler les autres cannes le long de la grande bordure de gauche, et de « cerner » l’îlot avec deux cannes. Tout fut remis en place dans l’après-midi afin d’être pêchant bien avant la nuit. Afin de faire d’une pierre deux coups (c’est le cas de le dire !) je plaçais une des cannes de bordure juste à l’angle de la route, dans une légère cassure de 1 mètre de fond à 1 mètre du bord.
Vers 18h30 ma canne placée sur la route noyée fut prise d’un léger tressautement, caractéristique d’un départ timide à plus de 150 mètres … Christophe étant parti cueillir notre repas du soir (chacun son tour !), je montai seul dans la barque pour épuiser en solo une belle miroir bien ronde au milieu du lac, ce qui est à mon sens la plus belle sensation qui soit !
Vint ensuite une deuxième plâtrée de cèpes accompagnant une andouillette et un petit bordeaux fort sympathique, et après avoir dérogé à notre règle habituelle en utilisant un petit poste radio pour suivre le match de 1/4 de finale France / All Blacks (un grand moment, très éprouvant pour le coeur !), nous étions motivés à fond pour cette seconde nuit. Quatre fois nos Microns nous tirèrent des bras de Morphée, et à chaque fois ce furent des cannes placées entre 50 cm et 1 mètre de fond, généralement à la même distance du bord, qui démarrèrent avec à la clef trois belles miroirs entre 13 et 15 kilos.

A l’heure du bilan de cette petite session en eau inconnue, que retenir ? En premier lieu les évidences : sur 6 poissons, 5 furent pris en extrême bordure, un seul sur le « hot-spot » le plus évident constitué par la route. En regardant les statistiques, je me rend compte que j’ai eu plus de réussite que mon collègue en nombre de départ et de prises, sachant que j’avais décidé de pêcher avec des appâts fruités (banane) et lui carnés (fishmeal/Monster Crab). Cela a-t-il pesé dans la balance, sachant que ce lac est habituellement très majoritairement pêché avec des bouillettes carnées (comme la plupart des lacs d’ailleurs …) ? Difficile d’être catégorique tant les paramètres sont nombreux. Mais jouer la carte de la différence n’est jamais mauvais à mon humble avis.
Dans le même esprit, nous avons ensuite regretté de ne pas avoir placé une ou deux cannes dans la partie vaseuse du lac, qui correspond en fait à la majorité de sa surface. Nous sommes resté dans l’optique classique de « pêcher le dur » qui nous a relativement bien réussi, mais je pense qu’un montage équilibré ou flottant, une belle pop-up fluo « ananas & butyric » par exemple, très largement décollée au dessus de ce fond mou aurait peut-être pu nous apporter un poisson bonus, et peut-être la belle surprise. Les poissons de ce lac doivent probablement finir par éviter de longer la nuit ces périlleuses bordures, et peut-être chasser les écrevisses en journée plus au large. Hypothèse … qui ne demande qu’à être vérifiée !
Et des hypothèses plus ou moins folles nous en échafaudons tous, en quantité. Et c’est tant mieux car c’est souvent la clef du succès. Car une fois que les automatismes sont en place selon des schémas dictés par l’expérience, une fois que « ça pêche », la routine peut vite tuer la créativité.
C’est en retraçant le fil de nos sessions, en analysant nos pratiques, nos réussites et nos échecs, que nous en arrivons à comprendre … qu’il n’y a parfois rien à comprendre et que rien n’est écrit. Dieu merci …
Vents d’hiver, vents divers…
article initialement publié dans le n°147 du magazine « Top carpe » (2008)
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Le carpiste est une girouette. L’influence d’Éole sur nos pratiques halieutiques est bien connue de tous les pêcheurs. Henry Limousin écrivait il y a déjà des années que le bon pêcheur de brochet s’installe toujours face au vent…
si pendant la belle saison il est relativement aisé d’en tirer parti et de choisir un poste en fonction de son orientation, son influence sur les pêches hivernales n’est pas toujours évidente pour de nombreux pêcheurs, et il fauta vouer qu’elle est très variable comme vous allez le constater dans ces quelques lignes.
Quelles sont les bénéfice à tirer du vent ? Pour quelles raisons est-il favorable ou non à notre pratique ? Vaste question, à laquelle deux réponses me semblent évidentes.
En premier lieu, et cela a été écrit et démontré des centaines de fois, le brassage de l’eau généré par les vagues permet son oxygénation et son rafraîchissement, ce qui a généralement un effet bénéfique sur l’activité des poissons. Certes … Mais ce phénomène est principalement valable en été, période où la chaleur de l’eau et le faible débit des rivières et ruisseaux entraînent la baisse du taux d’oxygène dissous. Chaque gros coup de vent (ou de pluie) est alors une bénédiction. En hiver la situation est bien différente. Le taux d’oxygène est élevé grâce aux fortes pluies et au débit des cours d’eau, la température par définition à son seuil minimum, et les vents dominants de nord et d’est font entrer avec la surface de l’eau un air souvent bien plus froid qu’elle. Il semble alors logique d’inverser notre stratégie et de rechercher en priorité les zones abritées des brises glaciales, là où l’eau se réchauffe doucement au moindre rayon de soleil. Voilà pour la théorie, que j’ai à plusieurs reprises vérifiée.
Pour exemple, j’ai au mois de février 2006 assisté avec délectation au balai aquatique d’une troupe de carpe danseuse. Au fond d’une petite baie abritée d’un fort vent du nord, le soleil réchauffait alors les 80 centimètres d’eau pendant tout l’après-midi, et la quasi-totalité des poissons de ce petit plan d’eau semblaient s’être rassemblés là. Assis sur un branche d’un vieux chêne, j’ai observé leur manège pendant une bonne heure dans une eau parfaitement limpide : les deux ou trois plus gros poissons du cortège piquaient du nez dans le substrat et soulevaient de gros nuages de particules en suspension. Les poissons de taille plus modeste venaient alors nager dans ces nuages et se roulaient à leur tour dans la vase, après avoir sagement tourné autour des « anciennes » dans l’attente de la pitance. C’est un souvenir inoubliable, d’autant qu’il fut suivi de plusieurs captures sur cette zone chaque fois que les mêmes conditions furent réunies.
Partant de cette leçon parfaitement apprises et appliquée sur le terrain avec succès à plusieurs reprises, me voici en février dernier sur un barrage de moyenne altitude (environ 700 mètres). L’hiver est plutôt clément en cette année 2007, et ce matin il fait beau et presque « chaud » lorsque j’arrive sur place. Je suis bien décidé à utiliser cette première sortie pour faire du repérage avant, peut-être, de pêcher l’après-midi. Mon but est de trouver un poste favorable et de l’entretenir régulièrement. Il n’y a pas de vent, le lac est un véritable miroir,ce qui favorisera mes observations. Après deux heures les yeux rivés à la surface de l’eau, je dois me rendre à l’évidence : aucun signe d’activité n’est observable, que ce soit près dubarrage ou dans les queues en amont. Seuls quelques poissons blancs gobent ça et là et sautent de temps en temps. Faute d’autre indice, je décide de jeter mon dévolu sur une zone où l’activité des poissons blancs semble un peu plus importante qu’ailleurs, en me disant que les carpes sont peut-être sous les ablettes … J’ai même vu quelques fouilles à cet endroit, mais il s’agit vraisemblablement de brèmes, si tant est que ce soient bien des poissons qui soient à l’origine de ces petites bulles ! Ce poste est parfaitement à l’abri du vent, le fond descend doucement et n’excède pas les 8 mètres à portée de cannes, et un ancien chemin suit une cassure en bordure. Bref, un bon poste ! J’amorce très légèrement la zone uniquement avec des billes de 10 à 16 mm, et je dispose mes montages – agrémentés de « sticks » de frolic moulu et de copeaux de billes – dans des zones et des profondeurs différentes. Rien ne se passe dans cette première demi-journée. Je ne réamorce pas en partant, mais j’ai en tête de revenir sur ce poste qui me semble excellent pour la saison, principalement pour son orientation à l’abri du vent.
Trois jours plus tard, me voici de retour pour une pêche rapide comme je les affectionne. La météo a bien changé, il pleut des cordes, et le vent souffle vraiment très fort avec des pointes à 70 km/heure. En arrivant sur le coup je me rend compte que celui-ci est balayé par des rafales continues. Que faire ? Allez ! Ca se tente ! Je monte en catastrophe le « brolly » pour pouvoir faire mes montages à l’abris, mais alors que je lance la première canne, celui-ci est arraché par une bourrasque et fini 30 mètres derrière dans les ronces … Ca commence bien. A ce moment-là j’ai une furieuse envie de rentrer au chaud pour vérifier si ma femme avait raison en me disant lors de mon départ : « tu serais mieux à la maison… ». Mais je tiens bon, et bien que trempé autant que l’intégralité du matériel, je garde le cap, objectif carpe ! Deuxième problème, et de taille, le cobra et la fronde sont restés à la maison … Je vais donc pêcher avec comme seul amorçage mes fameux « frolic stick ». C’est donc sans trop y croire, pour ne pas dire sans y croire du tout, que je me pose avec la délicatesse qui me caractérise sur le level-chair … A peine ais-je grillé ma première cigarette qu’une série de bips timides transperce le vacarme de la pluie battante et du vent … Je ferre ce que je pense être un chevesne… et qui sera au bout du compte une superbe miroir «torpille» à l’écaillage et à la couleur atypique. Je suis surpris et ravi par ce beau poisson!
Alors que je mets la belle au sac, il me semble entendre quelque chose d’agréable … Incroyable ! Un deuxième « hanger » est collé contre le blank, et je regarde bêtement la bobine tourner lentement sans en croire ni mes yeux ni mes oreilles ! Le combat est un peu plus long, et c’est une autre miroir d’un calibre supérieur qui fini au sec et au sac. Un poisson également superbe par sa couleur, sa forme et son écaillage. Qui plus est, ce poisson qui semble assez jeune a un bon potentiel de grossissement, alors que beaucoup de carpe de ce lac sont très allongées et dépassent rarement les 15 kilos. Celle-ci est un futur « bloc », c’est sûr ! (NDA : effectivement ce poisson a montré par la suite son potentiel en prenant près de 4 kg en deux ans)
Me voilà en train d’essayer de redisposer les deux cannes gagnantes, quand une troisième, sans doute jalouse, décide d’entrer dans la danse ! Ferrage … et voici le premier chevesne de l’année ! On ne peut pas gagner à tous les coups non plus … Plus qu’une canne à l’eau ! Je suis excité comme une puce par ce résultat hivernal inattendu, et avant de remonter les trois cannes, je décide d’appeler un ami pour lui faire partager ma joie et le convoquer illico presto pour la séance photo. Par la même occasion je lui dis d’amener son cobra car il me semble
utile de donner un peu à manger à tout ce beau monde. Alors que je raccroche, j’assiste en direct (le pied !) à une montée d’écureuil sur la seule canne qui pêche encore … La suite me fera passer de la joie au désespoir : je tiens un poisson qui semble traîner à sa suite le fond du lac tellement il est lourd, pendant plus de 5 minutes je gagne du terrain mètre par mètre, puis la ligne se détend brusquement alors que la « bête » est à moins de 20 mètres de moi… Décrochée ! Je me console en me disant que le résultat de l’après-midi est déjà satisfaisant, et ce sera l’avis de Julien qui arrivera peu après : ce lac donne très rarement de telles séries de départs, même en pleine saison. Un autre départ me donnera un poisson d’un peu moins de 10 kilos, concluant une minisession de février d’à peine 4 heures qui restera dans ma mémoire, et qui aurait pu être d’anthologie sans la perte d’un très beau poisson …
« Et le vent dans tout ça » me direz-vous en me rappelant au sujet initial de cet article ? Et bien celui-ci soufflait très fort et brassait toute la zone de face, l’air étant un peu plus froid que l’eau. Il s’agissait donc des conditions qui font fuir tout carpiste sensé avant même qu’il ne soit installé. Je suis pourtant convaincu qu’il est à l’origine du rassemblement de poisson à cet endroit, car aucun autre paramètre ne peut expliquer ce phénomène. Les 100 petites bouillettes mises à l’eau trois jours avant ne peuvent être considérées comme un véritable amorçage préalable, en tout cas pas face à la frénésie alimentaire du moment. De plus l’oubli de mon cobra faisait que je pêchais pratiquement à la « single hook bait ». Il fallait donc que les carpes soient là et en nombre, d’autant que chaque canne a produit un départ quelle que soit la profondeur (de 2 à 8 mètres). La force et l’orientation du vent semblent être à l’origine de cette réussite. Pourquoi ? Je n’ai aucune explication, je dois bien l’avouer…
Deux semaines plus tard, début mars, je pêche un petit plan d’eau d’environ 20 hectares qui ressemble bien peu au grand barrage précédent. La météo a changé, et l’hiver rappelle aux quelques pêcheurs présent à l’aube que le printemps ne sera là qu’à la fin du mois. La température est largement négative, il gèle fort, le ciel est complètement dégagé et pour compléter le tableau un vent du nord soutenu est annoncé pour la journée. Connaissant un peu les lieux, je choisi de m’installer sur un poste exposé plein sud avec un petit bosquet dans mon dos qui devrait atténuer la brise nordique hivernale. Devant moi, le fond est relativement peu important et l’eau se réchauffe vite dans cette zone. Je suis confiant, car j’ai le sentiment d’avoir fait le bon choix. Vous savez, cette impression que l’on a parfois que si un poisson doit mordre, ce sera sur nos cannes … Vers 11h00, rien n’a bougé. Le vent du nord s’est effectivement
levé avec le soleil. Sur ma droite, le rétrécissement entre deux parties plus larges du plan d’eau est un véritable goulet où le vent s’engouffre pour former des vagues dignes du Der. Je plains les deux pêcheurs qui sont installés là-bas, à l’ombre, avec ce souffle glacial en pleine face. Ils ne verront pas le soleil de la journée. A deux reprises, mon regard est attiré par des sauts de poissons … Mais je dois rêver puisque … Non ! C’est impossible ! Des carpes sautent « face au vent », dans la zone la plus mouvementée, là où l’air glacial se mélange avec une
eau pourtant plus chaude de près de 8 degrés ! Après avoir vu sauter un quatrième poisson, je me dis qu’il faut faire quelque chose, et vite ! Une canne et donc ramenée en urgence. La distance à atteindre est importante, j’équipe donc la ligne d’un plomb missile de 125 grammes et d’un bas de ligne court en nylon de 50 centièmes, équipé d’un D-Rig. Pour pêcher « boosté », je confectionne un « frolic burger » : une bouillette coupée en deux accueille en son milieu la bouchée magique. Au fur et à mesure que le frolic se dissout, l’élastique du D-Rig rapproche les deux moitiés de bouillette pour au final la reconstituer … sauf si une carpe aspire goulûment le tout !
J’arrive à peine à atteindre la bordure de la zone venteuse, et c’est avec difficulté que je « cobrate » quelques billes autour de mon montage. Moins de 15 minutes plus tard je pique mon premier poisson. J’aurai deux autres départs sur cette seule canne, alors que le coup abrité et « chaud » restera improductif. J’apprendrai plus tard que les deux pêcheurs que je plaignais en jugeant avec ironie leur faculté à choisir un bon poste ont fait un véritable carton dans le vent du nord déchaîné …
Sans tirer de conclusion hâtive, il est clair que ces deux exemples ont remis pas mal en question mon approche de la pêche hivernale et de l’influence du vent sur celle-ci. De la même façon qu’un orage ou une tempête n’entraîne pas systématiquement un « carton » en été, il semble intéressant d’admettre que les vieux dictons qui ont parfois la vie dure doivent à l’occasion être laissés de côté. « Vent du nord, rien ne mord … ». En êtes-vous toujours aussi sûrs ? …
Philosocarpe Chapitre 03 : » Apprendre » … ou à laisser !
Article publié dans le n°23 du magazine ‘Carpe Scene’ en août 2010
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Le plaisir du pêcheur doit s’arrêter là ou commence son irresponsabilité.
Mon cœur va exploser. Comme à chaque touche nocturne, l’adrénaline est à son comble, le réveil est brutal et mon esprit cherche un peu de lucidité dans cette cohue solitaire si soudaine. L’instant d’après je suis pieds nus sur la berge et sous la lune qui éclaire vaguement le monde alentour. Là, au milieu de la nuit, je vis les choses avec une intensité fantastique. Mes sens sont décuplés. Le touché d’abord, avec cette sensation de lourdeur et de puissance de l’autre côté de la ligne, avec cette canne qui devient le prolongement de mon bras et qui vibre à merveille à chaque mouvement du poisson. L’ouïe ensuite, dans ce calme nocturne où le vent n’est plus là, où les remous en surface résonnent avec force et fracas, où même ma respiration saccadée devient un vacarme indécent. La vue enfin, car mes yeux s’habituent progressivement à la pénombre lunaire au point de rendre l’usage de ma lampe frontale inutile. Le combat touche à sa fin, je le vis avec plénitude et plaisir. Elle est là, abandonnée, glissant en douceur dans l’épuisette après un dernier rush. J’allume enfin ma frontale pour contempler l’inconnue. Et soudain le monde s’écroule, et mon bonheur se transforme en profonde tristesse …
« L’éthique est une discipline philosophique pratique (action) et normative (règles) dans un milieu naturel et humain. Elle se donne pour but d’indiquer comment les êtres humains doivent se comporter, agir et être, entre eux et envers ce qui les entoure ». Voilà le décor planté par une définition simple et claire. Le rapport avec la pêche de la carpe et le récit ci-dessus peut sembler ténu si l’on ne voit dans notre passion commune que le besoin de tracter du poids au bout d’une tige de carbone. Je termine donc ce récit pour vous éclairer un peu…
Lorsque le faisceau de ma lampe caresse celle qui gît au fond du filet, je reconnais presque immédiatement un poisson pris deux ans auparavant lors d’une de mes dernières venues sur ce lac. Même si je préfère découvrir à chaque fois de nouvelles partenaires de jeu, je ne déteste pas croiser à nouveau la route de certaines, surtout quand elles sont de taille respectable comme celle que je contemple à l’instant. A première vue elle ne semble pas à l’apogée de son poids, et son ventre efflanqué trahit la fraie récente. Mais c’est lorsque ma lampe éclaire sa bouche que mon univers tout entier s’effondre d’un seul coup. Colère, tristesse, dégoût … Je ne sais quel terme est le mieux adapté pour décrire mes sentiments en voyant une telle horreur. Ce poisson que j’avais connu « sain », en pleine santé à peine deux ans auparavant, est désormais totalement mutilé. Sa bouche est déchirée sur plusieurs centimètres de chaque côté, lui donnant un sourire funeste et triste rappelant Jack Nicholson dans le rôle du Joker… Sa lèvre inférieure est également entaillée très profondément, littéralement fendue en deux sur près de 5 cm, et présente un état de putréfaction avancé en plusieurs endroits.
Comment cela peut-il se produire ? Comment peut-on mutiler un poisson à ce point, même – et surtout – involontairement ? Précision utile : il s’agit pourtant d’un plan d’eau du domaine public … Seconde précision : il n’y a quasiment aucun obstacle dans ce plan d’eau au fond très propre ! Et pourtant une majorité des poissons pris lors de cette petite session (et d’après mes sources la majorité des carpes prises par ceux qui pratiquent ici régulièrement) présentent des séquelles plus ou moins marquées de passages catastrophiques dans les mains de carpistes : bouches charcutées, nageoires brisées, parfois cicatrisées ou parfois manquantes, plaies purulentes, écailles manquantes… Ajoutons à cela un taux de décrochage éloquent mettant en évidence des bouches en lambeaux et hyper fragiles, et le tableau de l’horreur parfaite est complet. Et nous ne sommes pas, je le répète, sur une pêcherie privée matraquée à longueur d’année.

bouches nécrosées, pectorales fracturées et en état de putréfaction, caudale brisées : voici l'oeuvre carpiste collective ...
Tout le monde conviendra que ce qui a fondé la base de la pratique « moderne » de la pêche de la carpe fut sans aucun doute la grâce du poisson après sa capture (le fameux « no kill »), bien plus que le cheveu ou tout autre artifice de capture. Cet acte fut à son origine en totale rupture avec les us et coutumes halieutiques instaurés en Europe depuis des générations. Le « catch and release » des précurseurs anglais rompait en effet avec la tradition séculaire, modifiant l’acte final de prédation de l’homo sapiens tel qu’il se déroulait depuis … toujours ! Quoi de plus beau en effet que de relâcher dans son élément celle par qui le plaisir arrive après l’avoir manipulée , croît-on, avec le plus grand soin.
Il est évident que cette noblesse de cœur avant-gardiste a grandement participé à l’explosion de la pêche de la carpe, séduisant ainsi les plus jeunes générations et amenant à la pêche de la carpe un flot continu de nouveaux adeptes à la conscience apaisée pour ne pas dire endormie par la remise à l’eau de leurs prises. Est-ce suffisant pour dormir tranquille ? Ou doit-on tourner la tête de l’autre côté lorsque l’horreur que peut engendrer une passion se présente sous nos yeux ?
Oh ! Je ne fais ici aucune sensiblerie gratuite comme on en voit tant dans les rangs de ceux qui tueraient de leurs mains celui qui mange une carpe, alors même qu’ils laissent agoniser leurs prises au bout d’une ligne perdue dans les souches sous prétexte qu’il faut toujours pêcher là où est le poisson. Je suis issu d’un milieu profondément rural, d’une famille d’agriculteur où la pêche était et est avant tout un complément d’activité et un complément … alimentaire ! J’ai vu de nombreux poissons, carnassiers, blancs ou carpes, être tués puis consommés s’en m’en émouvoir le moins du monde. Je ne suis jamais choqué par la mort d’un poisson après un acte de pêche, car c’est le fondement originel de cet acte de capture, qui dans l’absolu perd tout sens logique sans cette finalité funeste. J’ai également l’honnêteté de penser que si la chair de la carpe était équivalente en goût à celle du sandre ou du bar on croiserait bien moins d’adepte du « no kill » cyprin et l’on prendrait bien moins de gros poissons… et à ce titre j’admire finalement bien plus les pêcheurs de carnassiers qui gracient toutes leurs prises que le carpiste qui fait de même. Non, si j’ai fait mienne la philosophie du « catch & release » ce ne fut pas pour contrer mes (nos) instincts naturels de prédateur, mais ce fut par passion pour un poisson dont chaque individu est unique et identifiable (chose presque unique pour un poisson), et pour le plaisir à chaque fois renouvelé de croiser la route d’une vieille connaissance, et si possible – il faut être honnête là-aussi – à un poids chaque fois supérieur !
Cependant j’en arrive maintenant, après plus de deux décennies de pratique de cette pêche selon ces préceptes modernes, à me poser de nombreuses questions sur le bien fondé et la pérennité de tout cela, du moins lorsque l’on peut observer les dérives honteuses mises en évidences par mon petit récit de session. Après avoir vu de telles mutilations, ma première réaction fut de savoir si un poisson dans un tel état, avec les conséquences que cela peut avoir sur sa santé (perte de 4 kilos en deux ans dans un lac à fort potentiel de grossissement …), ne serait finalement pas mieux mort que vivant ? Cette pensée peut paraître extrême, mais comment peut-on cautionner une lente agonie pour le simple plaisir égoïste d’une capture et d’un trophée photographique ?
Certes la carpe est un poisson ultra-robuste, capable de supporter le pire. J’ai assisté et/ou participé à des dizaines et des dizaines de vidanges de plans d’eaux dans ma vie, et j’ai souvent vu des poissons que l’on donnait pour mort dans un trou de vase repartir contre toute attente. J’ai également, comme beaucoup d’entre vous, capturé des poissons portant des stigmates plus ou moins marqués de vidanges brutales ou de fraies chaotiques. Nous avons dans nos albums des carpes à la robe hivernale parfaite que d’autres ont prises début juin avec de nombreuses entailles sur les flancs et des écailles manquantes. Considérons cela comme des mésaventures soit naturelles, soit accidentelles, souvent inévitables, mais surtout exceptionnelles. J’ai souvenir d’une carpe de barrage presque cuir, fuselée et combative, et qui semblait au premier abord en pleine santé… et d’ailleurs quel combat ! Mais en y regardant de plus près son corps n’était que cicatrices, très probablement liées à des blessures multiples lors d’une précédente vidange (photos ci-dessous). Elle portait en effet de grandes traces noirâtres qui trahissaient d’énormes blessures parfaitement guéries, et ses nageoires naguère brisées s’étaient ressoudées. Une sorte de « happy end » à une sinistre aventure.



Mais lorsque le caractère des blessures devient presque volontaire et récurent on est en droit de se poser des questions sur la portée de nos actes. Car en y réfléchissant de façon factuelle, pêcher n’est rien d’autre que capturer un poisson par la contrainte à l’aide d’un objet acéré que l’on introduit brutalement dans sa bouche avec plus ou moins de dommages. C’est ensuite combattre, ou pour mieux dire vaincre la victime qui tente naturellement de fuir danger et douleur, en la poussant à la limite des ses capacités physiques, en limite de rupture, pour la laisser ensuite suffoquer de très longues minutes pour assurer une séance de pose forcée. Cela peut également être de longue heure de captivité dans un sac, dans l’attente narcissique d’une meilleure lumière ou du passage de l’ami à qui l’ont veut montrer le spécimen. Et pense-t-on réellement au drame qui va parfois se jouer sous l’eau lorsque l’on se plaint d’être « tanqué »? Je suis intimement convaincu que l’immense majorité des carpistes pense en premier au poisson qu’il ne mettra pas dans son épuisette et au beau montage perdu. Puis beaucoup s’empressent alors de remonter leur canne pour la reposer à cet endroit précis où le départ s’est produit, car c’est le « spot » tant recherché, et qu’il vaut mieux perdre un poisson que de ne pas avoir de touches. Faut que ça déroule, on est là pour ça, pas vrai ! Sauf qu’il arrive que le poisson soit perdu dans tous les sens du terme … Le miroir de l’eau cache parfois les vérités que l’on refuse de voir.
Oui, pêcher la carpe aux méthodes modernes n’est absolument pas être le chevalier blanc qui respecte le poisson plus que tout. Penser cela est absurde, hypocrite et mensonger, ne serait-ce que pour la simple raison que si l’on respectait vraiment poisson, nous ne le pêcherions pas pour le seul et unique but de sa capture, non ? Tout au plus peut-on limiter les dégâts, tout faire pour réduire au maximum son impact sur le poisson, et en cela revenir à la définition du mot « éthique » donnée en début de cet article : « comment les êtres humains doivent se comporter, agir et être, entre eux et envers ce qui les entoure ». Réduire son impact sur la nature, voilà bien un concept en vogue à l’heure du développement durable ! Et bien mes amis « l’éco-carpisme » ce n’est pas pour aujourd’hui, et peut-être pas non plus pour demain, car en terme d’impact sur le poisson il y a quelques progrès à faire… Quant à l’impact sur le milieu il y aurait beaucoup à dire mais nous y reviendrons un de ces jours …
Tout cela me conduit à revenir sur le cas du plan d’eau dont je parlais précédemment, et à me demander comment nous en sommes arrivés à un cheptel dans un tel état d’insalubrité (n’ayons pas peur des mots), qui plus est sur une eau du domaine public. J’ai beau y réfléchir, j’ai du mal à concevoir comment l’on peut mutiler des poissons pendant le combat. Il m’est arrivé comme à vous de brider avec force une carpe pour éviter qu’elle ne regagne un terrain trop miné. Comme nous l’avons vu la pêche est un acte violent en soi, et il n’est pas toujours possible de le pratiquer sans aucun dommage. Un hameçon peut parfois « tricoter » un peu dans la bouche du poisson, une écaille peut être perdue pendant le combat ou dans l’épuisette, car le risque zéro n’existe pas plus ici qu’ailleurs. Mais en plus de 20 ans je n’ai jamais vu ni l’une de mes prises ni celle d’un de mes coéquipiers avoir la bouche coupée aux commissures suite à un combat. Idem en ce qui concerne les nageoires : je n’en ai jamais vues être brisées pendant le combat. Ce n’est donc pas l’acte de pêche en lui-même qui est en cause, et il faut chercher les causes de ces barbaries ailleurs, c’est à dire dans les bras du pêcheur, ou lorsqu’un poisson est perdu après une casse.
Pour ce qui est des casses, il est surprenant de lire de nombreux articles et récits (que ce soit dans la presse ou sur le net) où la casse semble devenue une chose totalement anodine. Certains se venteraient presque d’avoir perdu plusieurs poissons dans une session suite à des casses répétées dans les obstacles. Ca fait un brin « warrior », donc ça fait « classe », et puis tant pis puisqu’ils ont finalement réussi à en sortir une ou deux belles et qu’ils ont des photos à exhiber. Mais que se passe-t-il sous l’eau pendant que le pêcheur se gargarise de sa « réussite » ? Plusieurs possibilités : les poissons perdus sont en train d’agoniser, pendus au milieu de souches avec un montage dont ils ne peuvent parfois se libérer ; ou bien à force de se débattre désespérément ils finissent par se libérer après s’être lacéré le corps et déchiré la bouche ; ou dernière possibilité la plus heureuse : le poisson se promène avec un bas de ligne et un hameçon dans la bouche dont il finira par se libérer sans grand dommage. Seulement voilà : cette dernière possibilité n’est pas la plus courante, pour la raison très simple que la majorité des montages utilisés ne sont pas adaptés, pour ne pas dire meurtriers. Au risque de paraître redondant, je rappelle ici la règle simple mais indispensable d’un montage sécurisé : le bas de ligne doit TOUJOURS être le point le plus faible. Et si pour une raison ou pour une autre (parfois justifiée) on doit utiliser une tresse forte en bas de ligne (+ de 30 lbs) , il est imbécile et meurtrier d’utiliser un corps de ligne en nylon de 35 ou 40 centièmes (j’en ai vu en 30 centième !) dont la résistance est largement inférieure. Une tête de ligne en gros nylon n’y changera rien : c’est alors le nœud de raccord entre le corps de ligne et la tête de ligne qui cassera, laissant la carpe partir avec 15 ou 20 mètres de nylon énorme derrière elle ! Imaginez lorsqu’elle va se réfugier dans les premiers obstacles venus …Lorsque l’on doit pêcher « costaud », il faut obligatoirement utiliser de la tresse de 50lbs (soit environ 30 à 35 centième) ou plus en corps de ligne, une tête de ligne en nylon surdimensionné (60 centième au minimum) et quel que soit son diamètre une résistance supérieure à celle du bas de ligne.
Autre point important : le type de montage. Il n’est pas inutile non plus de rappeler que le plomb doit se libérer très facilement. Vouloir faire l’économie d’un plomb au détriment du poisson est inadmissible. Qu’est-ce que le prix d’un plomb par rapport au reste du matériel dont une grande partie n’est pas réellement utile ? Pour que le montage soit sécurisé, il y a quelques règles simples selon les deux grands types de montages les plus utilisés :
– pour les clips plombs : le cône en caoutchouc ne doit jamais être enfoncé à fond sur le clip, mais seulement sur un ou deux crans. Pour éviter que le plomb ne se détache à l’impact lors d’un lancer, ce qui arrive parfois lorsque l’on utilise des sticks solubles, il suffit de nouer un brin de gros fil PVA autour de l’agrafe. Cela prend 30 secondes, ça ne coûte presque rien, et c’est très important pour la sécurité du poisson. Aussi souvent que possible, et chaque fois que vous déposer un montage en bateau, remplacez le plomb par une pierre ou un galet sur un « cassant ». La plupart du temps lorsque le poids se libère la carpe monte vers la surface, ce qui renforce un peu plus la sécurité pendant le combat
– Pour les montages in-line : il faut vérifier que le nœud de raccord de la tête de ligne peut passer à travers l’insert en plastique du plomb in-line. Peu de carpistes y pensent, mais si ce n’est pas le cas la carpe va traîner la tête de ligne avec le plomb coincé en bout … Pour cela il faut utiliser des inserts en caoutchouc souple comme les « shockleader sleeves » proposé par Korda : le plomb est alors libéré quoi qu’il arrive.
Il faut ensuite garder à l’esprit qu’il vaut mieux parfois ne pas tenter le diable sur des terrains minés en se disant que « dans le tas on en sortira bien une » … Je préfère personnellement avoir moins de départs – mais finalement plus d’arrivées – en pêchant à distance des obstacles, que d’enchaîner les touches et les « tanquages » …Nous sommes les pratiquants d’un simple loisir, aussi passionnel soit-il, aussi n’avons-nous aucune obligation de résultats. Et d’ailleurs qu’est réellement la réussite (le carton ou le très gros poisson) lorsqu’elle se fait avec un taux de perte de plus de 50% ? Chacun peut et doit y penser en son âme et conscience. Je le répète : je suis bien moins choqué par le pêcheur qui va prendre une carpe dans sa journée et la tuer pour la consommer, que par l’adepte du « no kill » qui pêche une forêt d’obstacle et perd la majorité de ses prises.

Le manchon ne doit JAMAIS être enfoncé complètement sur le Lead-clip, afin de pouvoir libérer le plomb très rapidement.
Admettons maintenant que tout cela est parfaitement maîtrisé : les montages sont responsables et performants, le spot de pêche n’est pas ou peu dangereux. Le combat s’est bien passé, et voici le poisson dans l’épuisette. Et bien mes amis il faut bien dire que c’est là que les ennuis commencent ! La manipulation du poisson est en effet la cause d’innombrables blessures, fractures, lésions ou pire encore. Manipuler une carpe, particulièrement lorsqu’elle est massive, n’est pas chose simple contrairement à ce que les photos des magazines laissent à penser aux débutants. Je fais partie d’une génération de pêcheurs de carpes qui ont fait leurs armes de manière très progressive dans les années 80 et 90 sur des poissons modestes. Et je suis persuadé qu’il est indispensable d’avoir un peu d’expérience avant de manipuler de gros poissons. Hors on constate que les néophytes se lancent tête baissée dans la traque des plus gros poissons, qui est bien plus facile de nos jours qu’il y a 20 ou 25 ans. Le flux continu de carpes énormes dans tous les magazines et la facilité déconcertante offerte par les centres privés de pêche ont une grande part de responsabilité dans cette « intoxication au babars ». La réalité est totalement inversée et virtuelle, puisque dans la vraie vie (du moins sur le secteur public) on prend principalement des poissons de taille modeste et de temps en temps, comme une cerise sur le gâteau que l’on apprécie à sa juste valeur, on touche ces poissons hors norme qui nous font rêver. Mais mettons-nous à la place de celui qui débute et qui va se procurer en kiosque l’intégrale de la très prolifique presse « carpe » française. Comment voit-il la pêche de la carpe ? Il la voit à travers les images de poissons tous plus énormes les uns que les autres, et tout naturellement il va s’identifier à cette représentation et tenter de la reproduire. Peut-on lui en vouloir ? Il ne se doute pas que les pêcheurs qui posent avec ces spécimens sont pour leur grande majorité (mais pas tous …) des pêcheurs expérimentés qui ont franchi de nombreuses étapes avant d’atteindre leurs objectifs.

Comment ce beau poisson a-t-il perdu sa nageoire dorsale ? Probablement lors d'une mauvaise manipulation par un pêcheur peu soigneux ou inexpérimenté.
Qu’arrive-t-il alors lorsque ce débutant se rend sur un plan d’eau avec un beau cheptel, qu’il applique avec succès les techniques – finalement assez simples – de la pêche de la carpe et qu’il met à l’épuisette un beau poisson ? Première question : a-t-il tout le matériel nécessaire pour réceptionner, décrocher, éventuellement peser, et remettre à l’eau la carpe dans des conditions optimales ? Très souvent ce n’est pas le cas : tapis de réception ridiculement petit où le poisson fini par glisser pour finir sur le sable ou les pierres, sac de pesée souple sans barres de renfort (indispensables !), etc. Il est navrant de constater que beaucoup investissent des sommes conséquentes dans des cannes, moulinets, rod pods et détecteurs, alors qu’ils vont à l’économie pour tout ce qui concerne la sécurité du poisson. A choisir, je préfèrerais cent fois utiliser des cannes à brochet télescopiques de chez Leclerc mais avoir une épuisette digne de ce nom, un tapis de réception très larges et sécurisant, et un sac de pesée avec des barres de renfort. Le tout revenant au bout du compte bien moins cher qu’une seule canne haut de gamme …
Mais dans le domaine de la sécurité du poisson le matériel ne fait pas tout. Les bons gestes s’apprennent, et je suis intimement convaincu qu’ils doivent s’apprendre progressivement et sur de petits poissons. Une ou deux saisons dans un plan d’eau bien peuplé en carpes de 3 à 10 kilos me semble l’idéal pour cet apprentissage. Certes, on est loin de la norme artificielle et « bodybuildée » imposée par les marques et les médias. Mais de la même manière que l’on ne se lance pas sur un circuit de Formule 1 dès que l’on a obtenu son permis de conduire, il ne faut jamais surestimer ses capacités dans la pratique de notre passion. Lorsque l’on a pris l’habitude de bien utiliser le bon matériel et que l’on maîtrise les bons gestes, on peut alors s’attaquer plus sereinement et avec des risques réduits aux poissons plus imposants. Il faut également se rappeler qu’un poisson mis au sac pendant une nuit devient difficilement contrôlable et augmente considérablement les risques de blessure. Faut-il prendre ces risques lorsque l’on débute la pêche de la carpe, simplement pour obtenir de meilleures photos au petit matin ? Définitivement : non ! Une récente anecdote macabre me force à vous rappeler également qu’on ne met jamais plusieurs carpes dans le même sac de conservation sans prendre d’énormes risques : des pêcheurs l’on fait il y a peu sur un barrage que je connais bien, avec pour résultat le décès de tous les poissons … Ce n’était pourtant pas des « trophées », mais simplement de carpes qui avaient eu la mauvaise idée de mordre pendant la nuit sur les cannes de pêcheurs irresponsables et/ou sous-équipés. Souvenons-nous également qu’aussi souvent que possible, une séance photo pratiquée au-dessus de l’eau (en waders en hiver, en short en été) réduit considérablement les risques pour le poisson : s’il glisse des mains du pêcheur, c’est alors pour regagner son élément sans dommage…
J’en reviens donc au plan d’eau que je citais en introduction. Accessible à tous, bien peuplé en beaux poissons, ouvert à la pêche de nuit une grande partie de l’année, il attire naturellement les carpistes de tous horizons qui savent qu’ils peuvent y faire de la bonne pêche, pour peu qu’ils dominent un minimum leur sujet. Aussi y voit-on une présence continue de biwies, avec parfois une concentration au-delà du raisonnable. Il arrive que le lac soit une véritable toile d’araignée tant il y a de cannes tendues. Mathématiquement et en toute logique, les poissons qui doivent bien se nourrir à un moment ou à un autre s’y font prendre très régulièrement. Je pense que certains d’entre eux peuvent s’y faire piquer plus de 20 fois par an, sinon plus. Cela peut vous sembler beucoup, mais même sur des lacs de barrages de plusieurs centaines d’hectares avec une pression de pêche moyenne les mêmes poissons sont pris plusieurs fois par an, je le constate régulièrement sur un lac dont je suis le cheptel de près en récupérant de nombreuses photographies. Et encore n’a-t-on pas connaissance de toutes les captures, ce qui me laisse à penser que l’on sous-estime souvent la fréquence des prises d’un même poisson.
Mais est-ce que ce grand nombre de capture peut expliquer à lui seul l’état pitoyable de nombreuses carpes de ce lac ou d’autres lacs du même type ? Je ne le pense pas. Prenons l’exemple des centres privés de pêche de la carpe les plus « sélects », ceux qui abritent les plus grosses carpes connues, et dont les deux plus célèbres se situent près de Bordeaux pour l’un et près de Dijon pour l’autre. Des pêcheurs très expérimentés y réservent leur place des mois sinon des années à l’avance. On peut voir très souvent de nombreuses images de spécimens pris régulièrement dans ces eaux. Et force est de constater qu’ils ne présentent pas de mutilations ou de séquelles comparables à ce que j’ai pu voir sur certaines eaux publiques. A l’opposé beaucoup de plans d’eau privés bien plus accessibles, pour ne pas dire la plupart d’entre eux, offrent un cheptel présentant de nombreux stigmates plus ou moins graves de captures à répétition. J’en déduis que les pêcheurs qui pratiquent les eaux privées « ultra sélects » et qui sont tous des pêcheurs avec une grande expérience de la pêche savent manipuler des poissons dans de bonnes conditions, alors qu’hélas les eaux les plus accessibles et attirantes (qu’elles soient publiques ou privées) pâtissent souvent du manque de pratique de ceux qui y pêchent. N’y voyez pas l’éloge de l’élitisme, mais celle de l’expérience.
Alors certes, le malaise créé par la prise de poissons « défoncés » est bien vite dissipé. On se dit « c’est les autres », « je ne suis pas comme ça ! ». On tourne un peu la tête de l’autre côté, histoire de fuir la part de responsabilité que nous avons tous dans cette histoire. Mais beaucoup de carpistes reviennent finalement aux mêmes endroits, continuent de pêcher ces eaux maudites, qu’elles soient publiques ou le plus souvent privées, où les carpes sont réduites à l’état de filles de joies pour clientèle en recherche de sensations faciles.
Pour ma part je ne sais pas si je retournerai pêcher le lac dont je vous ai parlé … j’ai trop peur de constater que l’état de ses habitantes s’est à nouveau dégradé. Fort heureusement, il reste encore de nombreuses eaux « sauvages » où l’on peut prendre des carpes en pleine forme. Mais avec l’explosion du nombre de carpistes on peut se demander combien de temps cela durera …
Philosocarpe chapitre 02 – » L’art difficile de la remise en question «
Article publié dans le n°21 du magazine ‘Carpe Scene’ en février 2010
En préambule, et pour éviter certaines incompréhensions qu’une lecture trop rapide a pu causer chez certains lors de la parution de cet article, je précise que les titres de chaque paragraphe reprennent des affirmations qui sont pour moi des clichés, et non une quelconque vérité, et encore moins mon avis… Ça va mieux en le disant !
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Même s’il semble admis par l’humanité entière que rien n’est établi et que tout évolue sans cesse, il est un microcosme où les chapelles et les « a priori » restent particulièrement figés : le « carpisme ». J’emploi ce terme plutôt que celui de « pêche de la carpe » pour décrire – en forçant à peine le trait – les travers d’une passion, d’un simple loisir érigé en vérité absolue. Et lorsque le plaisir devient un dogme, le paradis trouve immédiatement son enfer… au mieux son purgatoire !
La pomme étant croquée de longue date, voyons ensemble quelques grands points soumis à controverse parmi ceux que les carpistes affectionnent particulièrement lorsqu’il s’agit d’occuper leurs longues soirées d’inactivité, particulièrement sur le «net » …
« Seuls les grands lacs font les grands pêcheurs » …
C’est ainsi : il faut impérativement ne pêcher que les grands lacs pour pouvoir se targuer d’être un vrai, un pur, un dur. Oubliez les berges accueillantes de gazon fraîchement tondu du petit étang ou de la base de loisir juste à côté de chez vous. Oubliez la gravière d’une dizaine d’hectare. Dans le club élitiste des coureurs d’immensités, on ne commence à vous parler sans sourire moqueur que lorsque vous pratiquez plusieurs centaines d’hectares au minimum, et plusieurs milliers si possible. Les « mares », les « bassines » n’ont pas leur place ici. Avez-vous un « boat » équipé pour traquer la carpe ? Non ? Alors parmi les pêcheurs de lacs vous êtes maintenant dans la catégorie inférieure, puisque la pêche de la carpe en bateau est devenue LA mode, la tendance « fashion » du moment, l’avenir inévitable. Lorsque le premier accident grave aura eu lieu en pleine nuit sur un grand lac déchaîné où des néophytes mal équipés se seront aventurés pour faire « comme les pros », ceux qui auront inspiré cette pratique palpitante mais risquée devront bien endosser une part de responsabilité. Mais c’est un autre débat : celui du pouvoir d’influence lié à la médiatisation.
Revenons à nos grands lacs : faut-il donc y pratiquer exclusivement pour être un bon pêcheur ? Il faudrait déjà s’entendre sur ce qu’est un bon pêcheur … et sur ce qu’est un grand lac ! Et ne pas oublier qu’une part immense de l’histoire et du développement de la pêche de la carpe s’est écrite sur des plans d’eaux de quelques hectares, parfois moins ! Pour moi, le « vrai pêcheur » (ça sonne un peu comme un sketch des Inconnus …) est celui qui a dans les yeux cette petite lueur, cette petite flamme lorsqu’il regarde l’eau, que ce soit l’étang communal du coin ou l’océan. Celui qui a su gardé la capacité de s’émerveiller sans sombrer dans la condescendance (mot dans lequel il n’y a pas que « descendance »…). Celui qui rêve, tout simplement.
« Les lacs privés sont bien plus techniques » …
Nous passons ici dans le « camp » opposé. Et voilà qu’arrive au galop un refrain chanté à tue-tête sur un ton qui frôle parfois la justification : pêcher le privé c’est rechercher avant tout la difficulté, le challenge. Soit …
Ce ne serait donc pas la recherche du confort, des prestations à volonté et de la concentration artificielle de très gros poissons ? Soit … On m’aurait donc menti ! Il n’en reste pas moins vrai que les plans d’eaux privés qui attirent le plus de pêcheurs ne sont pas ceux où la moyenne de prises est inférieure à 10kg … CQFD ! Chacun pêche où il veut tant qu’il n’essaye pas de nous faire prendre de vessies pour des lanternes en prenant, comme disait Jean Yanne, « les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages » …
Donc on vient rechercher la difficulté, essayer de faire mordre des poissons hyper éduqués que jamais au grand jamais l’on ne prendrait avec un montage « de bourrin » comme ceux qu’utilisent les pêcheurs de barrages ou de fleuves… Un de mes ami a touché à 25+ le plus gros poisson d’un plan d’eau dit « ultra-technique » avec les mêmes montages qu’il utilise pour brider les carpes du Lot, et j’ai personnellement remarqué qu’un hameçon de 2 et de la tresse de 45lbs peut prendre autant de poissons dans une eaux réputée « difficile » qu’un petit n°08 avec un fluorocarbone de 10lbs…
La technicité peut être un plus, faire des montages très complexes peut être un plaisir indiscutable pour le pêcheur, mais de grâce que cela ne soit pas pris comme « alibi » pour justifier de pratiquer des eaux où le nombre et la taille des carpes fait qu’elles doivent se nourrir obligatoirement sur une surface réduite, ce qui rend généralement l’attente plus courte et fructueuse.
« Il faut souffrir pour être bon » …
Une pêche « facile » ne serait donc pas une bonne pêche … Le carpiste est parfois un animal tellement compliqué qu’il en arrive à détester autant le gros carton que le capot le plus cuisant. Comme s’il y avait une sorte de honte à dire que l’on a déroulé du fil pendant des heures à un rythme effréné, que l’on s’est éclaté comme une bête sur des poissons actifs et combatifs, quelle que soit leur taille. Car il faut souffrir pour être bon … Et oui : l’idéal d’une session telle que la fantasment bon nombre de pêcheurs de carpes pourrait être la suivante :
« J’arrive sur cet immense réservoir que je ne connais pas encore. Les trois premiers jours je parcours sans cesse le lac avec mon carp-boat pour trouver les zones de tenue et d’alimentation des carpes. Après avoir vidé trois batteries, je trouve finalement une baie blindée de souches énormes qui sent le fish à plein nez ! L’installation dans la jungle en bordure est éprouvante : nous pataugeons en permanence dans la boue, les cannes sont à 20 mètres du campement, nous devons dormir en waders dans les arbres et plonger pour aller ferrer. Les deux premières semaines rien ne se passe. Puis arrive une tempête qui durera 2 jours avec de vagues de 12 mètres, des orages d’une violence rare, et l’eau qui monte encore et toujours. Les carpes répondent enfin à notre amorçage de 150 kilos de bouillettes de 30mm, mais les combats sont éprouvants car les montages sont déposés jusqu’à 600m au plus près des souches et en apnée, et nous devons ramer car les batteries sont mortes. Etc etc etc. …. ».
Caricature me direz-vous ? Oui et non. Si j’avoue que de telles sessions sont admirables et remarquables à bien des égards, et pour préférer moi-même la pêche en lacs de barrages où les conditions sont parfois éprouvantes, ce qui m’irrite c’est que certains veuillent en faire la vraie pêche, la seule et unique qui mérite le respect. Non : il n’est pas besoin de souffrir, d’en « suer » pour ne pas dire autre chose, et il n’y a aucun complexe à avoir de ne pas emprunter systématiquement les chemins de croix comme certains le font (pas tous) : non pas par choix personnel, mais pour faire partie des vrais baroudeurs extrêmes. N’oublions pas que la tendance à s’ériger en martyr (« j’en ai bavé », « je me suis fait saisir tout mon matériel », etc) est un trait commun de tous les dogmes, et que c’est plus particulièrement celui des plus extrêmes et intégristes …
« Plus c’est lourd plus c’est bon »…
Le culte du peson, l’addiction à cette aiguille que l’on espère voir passer une barre mythique, est une partie intégrante de notre pêche, et cela depuis toujours. Prendre « le » poisson est le but de chaque carpiste (que ce soit consciemment avoué ou pas), et bien des hypocrisies sur le sujet sont dites. Attention : je suis le premier à dire que j’adore avoir des départs, et que le poids est généralement secondaire. Mais secondaire ne veut pas dire sans aucune importance. La montée d’adrénaline n’est pas la même lorsque l’on sent que l’ont tient du lourd et que l’on voit arriver un « gros dos » à l’épuisette, et l’on se moque bien de décrocher la dixième carpe de 8 kilos de la journée, alors que le « bœuf » qui se dépique entraîne inévitablement un début de dépression nerveuse !
Il faut cependant savoir relativiser à la fois ses résultats et ses objectifs. La multiplicité de supports médiatiques (presse et internet) et l’explosion du nombre de carpistes depuis quelques années font que nous sommes totalement « saturés » d’images de très gros poissons. C’est simplement mathématique. Le phénomène des plans d’eau privés surstockés en poissons bodybuildés n’y est pas pour rien. L’usage abusif des objectifs grand-angle qui dénaturent tout fait aussi que l’on ne sait plus apprécier une belle prise à sa juste valeur.
La donne est alors complètement faussée : il semble facile de prendre du gros (et dans l’absolu ça l’est, une grosse carpe n’étant qu’une carpe comme les autres, avec des besoins alimentaires supérieurs), puisque visiblement tout le monde y arrive. Seulement nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne en matière de présence de grosses carpes, et il faut savoir faire la part des choses en se rappelant qu’un poisson de 15 kilos est un spécimen dans certaines eaux, alors que dans d’autres régions c’est un « pin’s » ! A titre d’exemple éloquent : certains plans d’eaux publics de quelques dizaines d’hectares en île de France abritent chacun plus de carpes de 25+ qu’il ne s’en est pris et ne s’en prendra jamais sur toutes les eaux libres d’un département comme le mien … Dans le premier cas : eaux très riches et calcaires, abondance de nourriture naturelle variée, souche de poissons à fort potentiel, et dans le second cas eaux acides et pauvres, substrat presque intégralement rocheux, peu de nourriture naturelle, et souches de poissons « sauvages ». Pour reprendre l’expression favorite d’un ami : « ça remet l’église au centre du village », et cela permet de se fixer des objectifs réalistes et adaptés à ses aspirations : soit bouger et aller là où se trouve les « babars », soit pratiquer les eaux locales et rechercher son plaisir ailleurs que dans le poids, c’est-à-dire dans la beauté du cadre, dans la quiétude des berges sauvages, en acceptant le fait que prendre une carpe de plus de 20 kilos pourra prendre une vie entière. Quel que soit le choix fait il est respectable, tant qu’il ne s’agit pas de tomber dans la facilité et de « s’acheter » un record galvaudé à tout prix. J’ai choisi …
Les « sponsos » sont des pourris…
Lors d’un récent salon j’ai retenu deux phrases qui résument en partie ce que le sponsoring évoque pour beaucoup. La première est généralement accompagnée d’une lueur d’envie dans les yeux de ce qui disent « Vous êtes vraiment des privilégiés, des nababs, vous les sponsos … et vous arrivez encore à aller à la pêche avec tout ça ? » …
Que répondre à cela ? Oui bien évidemment ! Oui, le fait de bénéficier d’un partenariat avec une ou plusieurs marques est une chance pour peu que ces firmes fassent de vous un véritable partenaire. Oui bénéficier de matériel et d’appâts à titre totalement gracieux (sinon ce n’est pas du sponsoring) est un plus dans la pratique d’une passion. Et oui on trouve encore le temps d’aller à la pêche puisque ce n’est pas un métier ni une contrainte.
Tordons le coup à une idée reçue : le sponsoring ne rend pas l’homme mauvais, et pour connaître beaucoup de carpistes bénéficiant de ce type de partenariat je peux vous l’assurer ! Certes, il y a parfois des « boulets » qui roulent des mécaniques comme s’ils étaient le messie ou un être supérieur, mais il y en a proportionnellement beaucoup moins que l’on peut en rencontrer au bord de l’eau …Pas plus en fait que notre société n’en produit dans ses rangs.
Non, on ne bascule pas ipse facto du « côté obscur » comme on peut le lire ou l’entendre ici ou là … Y aurait-il une sorte de jalousie latente qui justifierait l’agressivité systématique d’une partie des carpistes à l’encontre des « sponsos » ? Essayons de comprendre cela de manière factuelle et non émotive. Pour beaucoup de carpistes l’argument premier est le suivant : « je pêche aussi bien, et peut-être mieux que la plupart des sponsos, et je prends autant sinon plus de gros poissons ». Et cette réflexion est fondée ! Je connais pas mal d’excellents carpistes dont les résultats feraient pâlir d’envie n’importe quel membre d’une « team ». Alors pourquoi certains plutôt que d’autres ? Tout simplement parce qu’une marque ne recherche pas (contrairement à ce que beaucoup pense) que des tombeurs de spécimens pouvant leur fournir des albums photos bien remplis pour illustrer leurs visuels de pubs. Non, ce type de partenariat, du moins sous la forme où je le connais, est basé sur d’autres valeurs et sur ce que le pêcheur peut apporter à la marque comme compétences multiples et comme image. A chacun ensuite, en son âme et conscience, de juger s’il est ou non capable (et prêt) pour ce type d’aventure, mais il n’y a aucun argument valable qui puisse justifier du « racisme » anti « sponsos » qui se manifeste souvent pas des attaques gratuites et infondées.
D’autant qu’à contrario la seconde phrase la plus courante est la suivante : « et comment faire pour devenir sponso ? » … Preuve que pour une majorité de pêcheur cela relève du phantasme. Répondre à cette question est impossible tant les cas sont différents. Me concernant je ne peux que constater une chose : je n’ai jamais frappé à aucune porte pour solliciter un partenariat avec une marque. D’une part parce que je trouve cela déplacé et limite obscène, et d’autre part parce que je n’ai jamais pensé que mes qualités de pêcheurs étaient réellement supérieures à celles de mes condisciples. Le reste est donc affaire de rencontre, de passion pour les arts graphiques et la communication, d’amour du matériel, et surtout d’amitiés profondes et durables. Rien de très obscur en somme de ce côté-ci de la « force » ….
Les idées reçues, les avis tranchés, les dogmes ont la vie dure. C’est le propre de l’homme que de vouloir imposer sa vision à ses semblables. Il est amusant autant qu’alarmant de voir que nous sommes incapables de faire autrement dans ce qui n’est en somme qu’un simple loisir, une passion certes dévorante parfois, mais où seul le plaisir et le partage devraient avoir cours. C’est pas gagné …
Philosocarpe chapitre 01 – « Mais qu’est-ce que je fais là ? … »
Article publié initialement en mai 2009 dans le n°18 du magazine ‘Carpe Scene’
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«Mais qu’est-ce que je fais là ? » ….
Qui ne s’est pas posé cette question au moins une fois lorsque la tempête tentait de réduire à néant un abri de fortune en pleine nuit ? Lorsque – glacé jusqu’aux os et parfois trempé – nous contemplions cette fine ligne qui relit la réalité de nos cannes aux abysses de nos fantasmes ? Lorsque au retour – ou au départ – d’une de ces sessions si longtemps attendues la traîtresse panne de moteur ou – pire – de véhicule venait tout gâcher sans invitation ? Face à ces épreuves, qui n’a pas pensé un seul instant raccrocher les cannes au râtelier ?
Durant ces années à pêcher la carpe et autres poissons de nos eaux continentales, j’avoue avoir eu à plusieurs reprises ce « spleen » caractéristique, cette « non envie » qui rend le réveil matinal pénible, même lorsqu’il s’agit d’aller cueillir les fruits d’un amorçage bien mené. Quand on va à la pêche par mécanisme, par habitude, parfois par obligation un peu comme on va à l’usine, il y a des questions à se poser …
Tout étant cyclique – particulièrement chez moi, je le confesse – on peut alors se dire que ce n’est que passager, et que cela vient d’une saison de pêche qui ne connaît plus de répit. Car depuis plusieurs saisons je ne raccroche plus les cannes de toute l’année. La traditionnelle trêve hivernale avait pourtant cela de bon qu’elle faisait rapidement renaître cette envie irrésistible d’étendues d’eau, que 15 centimètres de glaces réduisait à néant … Et c’est bien connu : ce que l’on ne peut avoir est souvent la chose que l’on désire le plus. Mais voilà que depuis plusieurs hivers, mes lacs de moyenne altitude (500 à 700m environ) s’offrent à moi sans problème même au cœur de février, période bénie pour qui aime le calme, le silence et les jolis poissons.
Les plus grincheux diront que ces hivers doux compensent des étés qui n’en sont plus et des printemps catastrophiques où la fraie s’étalent sur des mois entiers, et tout cela n’est pas faux. N’empêche que du coup le fourreau n’a plus le temps de souffler, et que la voiture embaume la « Trigga » et le sac de conservation presque 365 jours par an, ce qui n’emballe pas madame mais c’est une autre histoire. Il est alors inévitable d’avoir quelques « baisses de régime » dans la saison, et mes 9 années de pratique rugbystique me rappelle que chaque match ne fut pas toujours un plaisir (en particulier une défaite 96 à 3 contre le Stade Toulousain … aïe !).
Ces jours-là commence souvent de la même façon : un radio-réveil trop matinal à mon goût, suivi d’une furieuse envie de ne pas bouger … Je ne sais pas si c’est l’âge, mais je me souviens que me lever à deux heures du matin ne me faisait pas peur dans mes jeunes années, et que c’est frais et guilleret que j’arrivai au bord de l’eau. D’ailleurs l’excitation était si grande que la plupart du temps je ne dormais pas ! Perdrait-on l’enthousiasme avec la pratique ? L’arrivée de la connaissance et des résultats tuerait-elle la candeur ? Ce n’est pas certain, car la plupart du temps, une fois passée le moment pénible du réveil, je retrouve rapidement cette palpitation caractéristique sur le chemin, et cette petite montée d’adrénaline lorsque j’aperçois « mon » coup et que j’espère que personne n’aura osé être plus matinal …
Vient alors l’attente, qui peut parfois durer plus que de raison. Faut-il être un peu atteint pour rester ainsi des heures, des jours et parfois des semaines, seul ou (plus rarement) à deux, scrutant un signe, une vibration, un son électronique, pour quelques minutes d’accélération cardiaque et deux ou trois clichés éternels ? Dieu que cette inactivité peut devenir pesante ! Elle suscite d’ailleurs l’admiration (et l’amusement) d’un de mes amis qui ne comprendra jamais le temps perdu à attendre les grâces d’un poisson « qui ne se mange pas » ! « C’est pas faux » dirait Perceval …
Mais la plus grande partie du temps, l’attente est un plaisir pur, surtout lorsqu’elle est solitaire. Ces moments là me sont particulièrement précieux, et bien que je ne sois pas misanthrope par nature, et que de belles amitiés jalonnent mes parties de pêche, j’ai un réel besoin de cette solitude méditative qui me fait parfois penser que la pêche n’est qu’un prétexte. Ou une thérapie douce. Car la solitude, le silence, la présence de l’eau permettent de faire le point sur sa vie, sur ses envies, et l’introspection si difficile à atteindre ailleurs que dans l’obscurité de nos lits est ici à portée de pensée. J’ai pensé à des millions de choses à la pêche. J’y ai écrit des textes, j’y ai même composé des musiques. J’y écris d’ailleurs cet article. J’y ai également imaginé les plans de ma maison.
Bien sûr, une grande partie du temps passé au bord de l’eau est consacré à l’approche technique et tactique de la pêche, et à la préparation en pensée des sessions futures, mais il faut savoir mettre à profit ce qu’il reste pour soi. J’avoue une totale incompréhension envers ceux qui emportent avec eux télés, lecteurs de DVD, radio ou autres MP3. La peur de l’ennui c’est la peur de soi-même…
Trop rares sont les moments sans aucune pollution sonore, alors pourquoi les gâcher ! Dans les parkings, les ascenseurs, les soirées, les files d’attentes, les répondeurs téléphoniques, les voitures, les bars, et même les lors d’apéritifs et repas chez certains amis, le fond de l’ambiance voit toujours galoper quelques mélodies sirupeuses et douteuses qui font parler plus fort et qui viennent gâcher le plaisir d’être ensemble, du moins le mien. Avez-vous remarqué comment les paroles cessent en même temps que la musique ? Comme si elle n’était qu’un écran pour voiler la nudité des conversations ou l’absence de sens des mots…
Non, j’apprécie trop la musique pour la voir réduite à un « fond ». La musique ne s’entend pas, elle s’écoute. Il faut donc être gravement conditionné pour ne pas pouvoir couper, pour quelques heures ou quelques jours, le cordon ombilical d’une civilisation qui n’a pourtant rien de maternel …
Bref ! Je disais donc adorer ce silence tout relatif propice à la méditation et à la créativité. Il faut une certaine force mentale pour se supporter ainsi soi-même dans un monologue intérieur qui peut devenir pesant, pour peu que nos pensées soit noires à trop attendre que le bout de nos scions s’active.
Mais même dans les moments de doute profond, quand je me demande si j’ai fais les bons choix en matière d’amorçage, de technique, si j’ai bien choisi le bon poste, le bon plan d’eau, etc., même dans ce moments là j’arrive la plupart du temps (comme vous certainement) à retrouver le fil de la motivation, à tenter « le » truc qui sauvera (ou pas) la session, ou simplement à me replonger dans mes pensées vers des jours meilleurs qui ne manqueront pas d’arriver…
Certains se jettent à corps perdu, c’est le cas de le dire, dans le sport. D’autres dévorent livres sur livres. D’autres encore trouvent dans les religions la paix de l’âme sous une forme ou sous une autre. Tous recherchent la même chose : eux-mêmes.
Moi c’est dans la pêche de la carpe que j’ai trouvé en grande partie mon équilibre. Et ce n’est pas ma femme qui dira le contraire, elle qui sait si bien que trop de temps passé loin de l’eau me rend insupportable. Faute avouée …
« Mystic River » : la malédiction.
Article inédit, écrit en 2006.
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« Pourquoi pas moi ? » Cette interrogation résonne parfois à nos oreilles lorsque ça déroule un peu partout … mais pas sur nos cannes ! Moments de doute, de remise en question et … de solitude. Il y a cependant une question bien pire que celle là, qui peut faire plus de mal et de dégâts : « pourquoi moi ?!! ». Car dès lors l’absence de négation dans le questionnement nous plonge dans le dramatique, bien loin du plaisir originel de la pêche. Voici le récit d’évènements négatifs qui seraient restés anecdotiques s’ils ne s’étaient pas enchaînés avec une régularité frôlant la malédiction. « Maudit sois je » ? Peut-être pas …
Septembre 2005. L’été indien embrase l’hexagone, rendant cette rentrée encore plus insupportable. A l’autre bout du fil, Christophe me fait vivre ses coups du soir en duplex alors que je suis prisonnier de mon bureau. Etant peut-être un peu maso, je persiste à pêcher avec ce sinistre individu qui, non content d’être plus disponible et de pratiquer notre passion bien plus souvent que moi, a la fâcheuse habitude soit d’avoir le seul départ de la session, soit d’en avoir plus, soit de prendre le plus gros poisson. C’est ainsi, et c’est immuable. L’amitié compense largement ce petit travers de personnalité …
Nous avons décidé d’une session en rivière sur un prochain week-end. Il sera en place le vendredi dans la journée, et je le rejoindrai samedi dans l’après-midi, jusqu’au lundi matin. J’arriverai ainsi sur un coup amorcé de la veille, ce qui n’est pas plus mal. L’impatience me gagne à mesure que le week-end approche. Samedi matin, la sonnerie du portable retentit alors que je charge la voiture. Christophe me dresse le bilan d’une première nuit idéale : 6 poissons au fond de l’épuisette, avec 2 départs simultanés sur le matin. Dans le lot une miroir de forme « pizza » et une jolie « two-tone ». Pas de monstres à proprement parler, mais des jolis poissons sauvages comme nous les aimons.
La majorité des départs ont eu lieu sur la partie du poste que je dois occuper en arrivant … Très bien ! Tout cela me semble prometteur et je m’imagine déjà au milieu de la rivère, le blank courbé à tout rompre … J’avance au maximum l’heure du départ, et en tout début d’après-midi me voici à nouveau sur les berges de la « mystic river », le souffle à chaque fois coupé par sa beauté.

Une chose me dérange cependant : la température a brutalement chuté depuis le matin, et de plus de 10 degrés depuis la veille ! Habituellement, en descendant vers cette région on ressent très nettement une différence de plusieurs degrés de plus. Mais là c’est tout le contraire, et il fait plus froid en arrivant l’après-midi que le matin en quittant la maison. C’est à n’y rien comprendre, d’autant que le soleil est toujours au rendez-vous. Mais le vent, passé au nord-est, se fait plus soutenu, et pour couronner le tout (au propre comme au figuré) la lune brille en plein jour de toute sa rondeur … Peu importe, le poisson était actif la nuit précédente, et nous sommes confiants. Il va se passer quelque chose.
Nous savourons alors pleinement ces moments de « solitude en duo », instants où les longues discussions, la franche rigolade autour du repas partagé laissent place à des silences longs qui en disent parfois plus. C’est là l’essence même de cette pêche où seuls les contemplatifs survivent à l’épreuve de l’attente au fil des années…
Il fait bien nuit maintenant. A part un duo brème et chevesne rien ne s’est passé pour l’instant. Les pièges ont été déposés avec précision sur des spots repérés et connus comme étant productifs, en extrême bordure de la berge opposée. Les montages sont ultra simples, solides et éprouvés : clip plomb de sécurité, grosse plombée, tresse 45 lbs à toute épreuve, et hameçons n°2. De ce côté-là, la confiance est de mise. Côté appâts également : nos bouillettes fishmeal et un bon mélange attractif de graines et de frolic ont fait leurs preuves en de nombreuses occasions.
Le sommeil me gagne, instant de demie conscience où tout est possible. Une série de bips m’extirpe de cet état divin. Le contact est brutal … avec le sol ! En effet trois pieds de mon bed-chair viennent de lâcher au moment ou je me levai, et c’est le cul à terre (passez-moi l’expression) que j’agrippe le talon de la canne. A l’autre bout du fil, c’est un nouveau cabot … Serait-ce le deuxième effet « frolic » ? Je retends le montage an barque et me recouche après avoir essayé de caler tant bien que mal mon lit d’infortune avec quelques pierres. La pente de la berge me semble alors bien plus abrupte … Mais allons ! Ce n’est pas cela qui va gâcher mon plaisir d’être là.
N’empêche que le sommeil ne reviendra que difficilement, et pour être presque immédiatement troublé par un chevesne … puis un autre … puis une brème. Christophe, qui utilise pourtant une tactique strictement identique, est bien moins importuné que moi par les gros blancs goulus. Vers 4h00, le son de canard caractéristique d’un SX vient rééquilibrer le match. « Chacun son tour » me dis-je sans méchanceté aucune. Sauf que le collègue est déjà dans la barque quand je sors la tête du duvet pour le chambrer. Visiblement ce n’est pas un barbeau (ni le poisson, ni Christophe) ! Je m’extirpe péniblement et avec précaution de mon fragile cocon bien chaud pour venir aux nouvelles, mais l’homme est déjà en aval du bief, tout carbone tendu. En bon coéquipier modèle, je mets l’eau à chauffer afin d’offrir au brave un petit café à son retour du combat. Et puis ça ne me fera pas de mal non plus, car le froid s’est nettement accentué. Hier Chris a dormi hors du duvet. Ce soir nous y sommes emmitouflés et nous avons rajouté les surtoiles ! Le temps me semble long … une autre forme de la solitude du carpiste. Le voilà enfin ! « C’est une commune » me dit-il. « Belle ? ». « Bof… ». Mais quand j’éclaire mieux le fond du bateau et que je vois sa forme étendue sur le tapis, je saisi en même temps que lui l’erreur d’appréciation ! C’est un de ces cadeaux fuselés d’un mètre et recouvert d’or, comme seule nous en offre la rivière, et qui accuse le joli poids de 17 kilos tout de même ! Heureux comme des gosses, nous partageons ce moment et nous le prolongeons à côté du réchaud. Deux tasses et trois mégots plus tard nous regagnons nos abris respectifs. Le reste de la nuit sera calme. Enfin presque : je me relèverai 3 fois pour deviser avec nos amis les cabots … La journée qui suivra sera consacrée aux photos de la belle de nuit et au repos. Pas un bip, même pas un blanc !
Pour la seconde nuit je suis de moins en moins confiant. Le vent de nord-est est de plus en plus soutenu et de plus en plus glacial, et la température a encore chuté. J’ai augmenté la taille des appâts pour ne plus être dérangé par les blancs. Je laisse les montages sur les mêmes spots car il n’y a aucune raison que cela ne fonctionne pas. Vient alors le sommeil. A 1h00 du matin ma canne de gauche est prise d’épilepsie et s’agite frénétiquement, le moulinet serré à bloc cède lentement quelques cliquetis. Enfin !!! Je cramponne ma fidèle compagne et bride autant que faire se peut pour empêcher cette masse lourde et nerveuse de gagner les troncs noyés. Je maîtrise ! Puis je commets l’erreur fatale, celle du gars trop sûr de lui ou mal réveillé : je suis pieds nus dans l’herbe humide et glacée, et je m’avance pour tenter d’enfiler mes chaussures … Christophe hurle en me voyant jouer le parfait bleu, mais rien n’y fait, et je cède dans ce geste idiot les quelques mètres de fil qui suffisent à la belle pour trouver les obstacles de la berge opposées. Je suis « tanké ». Mon moral aussi ! Au moins, j’ai les pieds au sec … Maigre consolation !
J’avais simplement oublié dans l’affolement que ce montage était déposé à gauche et en amont du coup, très en travers, et qu’en revenant vers moi le poisson restait très près de la berge malgré les mètres gagnés en bridant dans les premiers instants du combat. La carpe se décrochera avant que j’arrive à elle en bateau, et le montage restera bloqué. Je suis exténué, j’ai froid, j’ai le dos en compote (merci le bed chair). La lune éclaire le champ de bataille brumeux et fantomatique. Je n’ai pas le courage de remonter la canne et de redéposer le montage. Humilié, je me couche avec le sentiment d’avoir laissé passé ce qui sera peut-être ma seule chance de la session. Les trois cannes restantes seront toutes visitées dans la nuit par des chevesnes ou des brèmes, et ce quelle que soit la taille des esches utilisées ou la longueur du cheveu. Une vraie frénésie ! Aucun montage ne retournera à l’eau. Au matin, après une série de café sans effet sur ma fatigue, je rassemble ce qui me reste de motivation pour replacer méticuleusement les trois cannes encore montées. Il reste quelques heures à pêcher avant le départ, et on ne sait jamais ! Ne jamais baisser les bras, et les résultats suivront, tel est mon credo. Ce sont ces phases d’introspection qui nous font toucher au fondement même de cette pêche. Combien de moments de désespoirs et de solitude transformés en résurrection, combien de détermination et d’humilité faut-il pour résister à l’épreuve des rivières et des lacs ? L’immensité de la tâche semble insurmontable, et il faut de nombreux échecs pour croire tenir enfin une réussite, et repartir à zéro quand on s’aperçoit ne détenir aucune certitude ou vérité. J’adore cela. C’est mon moteur. De la remise en question naît la créativité. De l’observation naît l’adaptation. Du découragement naît la remotivation.
Et ce matin-là j’en veux ! Tant que j’y suis-je remonte la quatrième canne, celle de mon départ nocturne, et je décide alors de la placer dans le début lit de la rivière, histoire de tenter de pêcher différemment. Je propulse tout en douceur le montage à 20 mètres du bord, et … le blank explose au niveau de l’emmanchement ! S’en suit alors un silence de mort. Je viens de perdre une de mes maîtresses, fidèles depuis des années, bijou de sensation achetée alors avec mes économies d’étudiant. C’en est trop. Aujourd’hui encore je ressens une réelle tristesse en me rappelant de cet instant.
Je perds dans cette session un bed-chair, une canne, un beau poisson, et le sommeil avec ma patience en ramenant de trop nombreux chevesnes et brèmes. L’œil hagard, je plie dans la foulée les sœurs jumelles de la défunte puis le reste du bivouac. Sur le chemin du retour, je traverse diverses phases allant de la déprime à l’excitation liée à la combinaison de la fatigue avec la caféine et la nicotine. Mais une fois de plus je ne peux m’empêcher de rassembler le peu de volonté qui me reste et je me dis simplement, un rictus vengeur au visage : « I’ll be back » ! Je reviendrai ….
Quelques mois plus tard je suis effectivement de retour sur la rivière. Remonté comme une horloge suisse, j’ai un moral de vainqueur et une détermination sans faille. Le bed-chair est neuf et c’est du solide, les cannes aussi. Na ! Et je ne viens pas là pour faire du tricot …
Première déconvenue cependant dès mon arrivée (décidemment !) : la rivière est rouges sur le bief que Christophe pêche depuis deux jours. Sa première nuit lui a rapporté un poisson d’une dizaine de kilos, puis plus rien. Nous décidons sagement d’aller voir plus bas si l’eau est moins chargée, et c’est le cas. Nous tendons nos lignes à proximité d’un énorme peuplier à demi immergé. Cette fois le temps est avec nous, il fait doux avec un petit vent de sud-ouest, ça devrait bien le faire ! Au matin, le constat est amer : chevesnes et brèmes ont visité nos lignes (inévitable sur cette rivière, même avec des billes démesurées), mais de carpes pas une écaille à l’horizon. Il nous reste 24 heures et nous décidons de pêcher plus en aval un bief que je connais bien puisque c’est celui de ma « session catastrophe » précédente … Ah ah ! L’heure de la vengeance aurait-elle sonnée ? Je rigole tout seul sur la route, repensant à ces déconvenues passées. Mais soudain mon moral se brise net … en même temps que le câble d’accélérateur de ma voiture !!! MAUDIT ! Je suis maudit ! J’enrage, je peste ! Et nous voilà en train d’essayer de gagner le garage le plus proche par des manœuvres plus qu’hasardeuses. L’incident s’étant passé dans une côte, je ne peux faire demi-tour…. Me voici donc à me laisser « glisser » en marche-arrière, au son des klaxons des autres automobilistes peu compréhensifs, et en priant pour tomber sur un garagiste à la fois rapide et honnête. Quelques minutes plus tard, je traverse la ville la plus proche toujours en marche arrière et au ralenti, escorté par Cristophe qui m’ouvre le chemin, sous le regard incrédule des badauds… Plusieurs heures étant perdues et midi sonnant au clocher, nous en profitons pour prendre un vrai repas dans un petit resto du coin, moment de plaisir au milieu des galères qui reprennent.
Mais la rivière nous rappelle déjà … et nous avons déjà chargé tout le matériel dans la voiture de Christophe, pleine comme un œuf ! Les fourreaux finissent même sur la barque, elle-même arrimée sur le toit de l’Express.
En arrivant sur les lieux, l’agriculteur qui vit et travaille dans ce méandre fertile nous accueille comme savent le faire les gens d’ici : chaleureusement, avec le sourire, et en nous proposant une vieille prune de sa fabrication que le protocole nous interdit bien sûr de refuser. Il faut dire que cet homme « planque » nos véhicules (enfin, celui qui reste …) dans sa cour de ferme pour nous éviter de les laisser trop en vue au bord de ce bief où notre présence nocturne n’est pas censée être …
A sa connaissance, personne n’a pêché ici depuis plusieurs mois, et on peut lui faire confiance puisqu’il faut impérativement passer devant chez lui pour atteindre la rivière. Tout va donc pour le mieux. Il nous met cependant en garde contre l’intérêt croissant porté aux cultures de maïs par les sangliers, qui traverseraient l’eau le soir venu pour tenter de ravager les raies à coup de hure (!). Nous nous installons le plus rapidement possible, et dans l’après-midi nous huit montages occupent une large zone, après avoir été soigneusement vérifiés. Nous assistons alors avec le même plaisir renouvelé à l’embrasement des falaises par le soleil couchant. Ce spectacle à lui seul nous fait comprendre la raison de notre présence à cet endroit. Peu de mots échangés dans ces moments-là, juste l’essentiel : partager le repas et le plaisir d’être ensemble.
La nuit qui s’installe nous rappelle à la vigilance, c’est maintenant que cela doit se passer. Du moins est-ce souvent en début de nuit que les sauvageonnes investissent les spots sur ce bief. Attentif, aiguisés, assis au plus prêts des talons de nos cannes dont les moulinets sont serrés à leur paroxysme, nous restons là à repousser l’heure du sommeil. A 23h00 une de mes cannes s’excite. Je l’imite et prend contact avec ce qui semble bien être une carpe dans les premiers instants, mais qui se laisse maintenant ramener trop facilement à mon goût. C’est bien une petite miroir d’environ 4 kilos qui vient baptiser le tapis pour cette session. Je suis aux anges car malgré sa taille cette carpe vient peut-être rompre ma malchance chronique ! Cela mérite bien une photo, ne serrait-ce que pour l’identifier lors d’une prochaine capture et étudier son évolution. Je décide donc de la mettre au sac en sécurité 30 mètres plus haut car notre coup est trop étroit pour qu’elle y soit en sécurité. Une demi-heure plus tard, nouveau départ et même pantomime : cette fois c’est une commune à peine plus grosse qui rejoint la rive. Je suis à la fois content de cette activité qui ne peut qu’aller en augmentant, mais aussi surpris et un peu déçu car ce bief n’avait jamais donné de poissons de cette taille par le passé, la moyenne minimale des prises étant d’environ 9 kilos. Ce doit être un « accident », les conséquences de la fameuse grande fraie de 2003. Etrange … « Au moins ce sont des carpes, ça te change des chevesnes … » me lance le collègue. La jalousie sans doute …
La nuit ne sera ensuite troublée que par une harde de sangliers qui traverseront la rivière pour venir fouiner bruyamment autour des abris. Le bruit fracassant de ces gros poilus dans l’enchevêtrement de bois mort de la berge, leur nage de nuit gracieuse et leurs doux grognements deux heures durant à deux mètres à peine de nos oreilles resteront dans nos mémoires. Même pas peur, mais … pas rassurés quand même ! Au matin, nous constatons des traces fraîches de « cochons » juste à l’entrée des biwys… Décidemment, je préfère nettement ces bestiaux en terrine !
Nous ne sommes pas en joie après cette nuit sans touche, d’autant que ce bief n’a jamais donné rien de bon en journée. Nous allons donc photographier les deux petites captives avant de les relâcher. Mais alors que comme à mon habitude je fais l’imbécile pendant la séance de pose, un des détecteurs de Christophe hurle à la mort ! Frein serré, ce n’est pas sûrement pas une brème ! S’en suit une course effrénée à travers le sous-bois. Par chance le poisson a pris le courant vers l’aval sans se jeter dans les branches noyées de la berge opposée toute proche. Après un joli combat en barque dans une superbe lumière, c’est une commune de 11kg qui entre dans l’épuisette.
Nous nous disons alors que la pêche de la carpe est pleine de surprise : des heures rivés sans bouger à un mètre des cannes, trois minutes d’inattention et c’est à ce moment précis et inattendu que le départ se produit ! Nous photographions le poisson dans la foulée, et puisque le matériel est resté plus haut, nous revoici sur notre stand photographique. Chris prend la pose au même endroit que moi, je fais deux ou trois clichés, quand soudain un nouveau sifflement strident se fait sentir, et cette fois pas de doute, ça déroule à fond sur une de mes cannes ! Nouvelle course effrénée, j’empoigne la rebelle dont le montage pêchait devant un tas de branche de la berge opposée. Je recule en bridant au maximum, le blank est mis à mal, et le poisson apparaît sous les branches suspendues à un mètre de la berge et crève l’onde d’un énorme coup de queue rageur. « …tain !!!! ». Je met la pression, m’apprête à monter dans la barque, et … plus rien ! Rien d’autre qu’un moment de spleen intense qui me rappelle de mauvais souvenir, ici même, une certaine nuit. Je ramène la bannière détendue, la tête de ligne est vaincue et l’homme aussi. Des heures d’attente, d’application, d’assiduité pour cet échec. Aurais-je du rester immobile, ne pas quitter les cannes d’un centimètre ? J’en arrive presque à me demander, selon la fameuse loi de Murphy, si dans ce cas j’aurais eu ce départ …
Il est temps de plier. Je fais le tour du matériel, tout est là, sauf l’appareil numérique qui est introuvable. La mémoire me revient : la dernière fois que je m’en suis servi, c’était avant le départ … Il a valdingué quelque part dans le bois au dans l’eau pendant ma course vers les cannes !!! Il ne manquerait que ça pour compléter la session, perdre plusieurs centaines d’euros … Après plus de trente minutes à le chercher à deux, je mettrai enfin la main dessus, au milieu des orties et à moins d’un mètre de l’eau … et intact malgré plusieurs mètres de vol plané !
Je rentrerai de cette session avec des sentiments mitigés. Serais-je finalement maudit ? Une semaine plus tard, parti amorcer un petit barrage local, je me rends compte que le niveau a baissé en deux jours de plus de 7 mètres, et que toute la baie convoitée est à sec suite à des travaux imprévus et surtout non annoncés. Retour à la case maison le coffre plein et la barque sur le toit. Je passerai sur une série sans interruption de coups du sort et autres accidents météorologiques imprévisibles et catastrophique : c’est bien simple, à chaque fois que je mettais le cap vers les berges, il y avait « embrouille ». Il est des séries de capots et de déconvenues qui attaquent le moral et peuvent faire raccrocher les moins endurcis ! Et puis un jour, le courant s’inverse et tout semble nous réussir, sans que l’on n’ait rien changé à notre approche.
Beaucoup pensent et disent que la malchance n’existe pas, et que la chance se provoque. Il n’en reste pas moins vrai que le sort s’acharne parfois de manière inexplicable à certaines périodes de nos carrières halieutiques. Qu’y faire ? Serrer les dents, s’appliquer, persévérer, et surtout ne jamais se persuader que la roue ne tournera pas …
Les vieux de la veille
NB : en préambule je précise qu’il n’y a pas de faute de frappe dans le titre de cet article paru dans le magazine « Carpe Scene » n°16 … Il s’agit bien du mot « veille » (le jour d’avant), et non « vieille » comme dans l’expression habituelle. Pardonnez ce jeu de mot passé inaperçu par la majorité des lecteurs, mais au sens cependant important dans cet article.
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« L’expérience est une lanterne qui n’éclaire que le passé ». Une fois digérée cette dérangeante vérité, il reste à admettre que ce qui fût n’est et ne sera plus. Est-ce un mal ou un bien ? Qu’importe. Faire table rase des nostalgies doucereuses n’est en tout cas pas si simple.
Les « de mon temps », « je me souviens » et les « c’était mieux avant » peuplent les réflexions intérieures ou les conversations d’une partie de ceux qui ont connu les débuts de notre pêche. Est-ce simplement parce que le passé transforme en souvenirs heureux ce qui sur le coup n’avait rien d’exceptionnel ? Est-ce parce que notre méfiance naturelle nous pousse à la condescendance envers ceux qui prennent en marche un train que nous n’avons pourtant pas lancé ? Toujours est-il qu’il est commun d’entendre quelques « vieux » carpistes (moi le premier, à mes heures) deviser tout haut sur la tournure des choses en matière de pêche de la carpe, qu’il s’agisse des techniques, des hommes ou de leur(s) mentalité(s).
Qu’en est-il vraiment ? Quels changements ont eu lieu ces 20 dernières années ? Pour le savoir, il faut remonter à un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître… Et de se poser alors une question : qui étions nous, que cherchions nous ?
Lorsque je pris comme d’autres la vague d’outre-manche en pleine face, j’avais grosso modo l’âge de ceux qui aujourd’hui écument les forums sur Internet : environ 14 ans. La pêche était dans ma vie – pour ne pas dire l’inverse – depuis toujours, du moins depuis aussi loin que remonte mes souvenirs. Culture familiale, loisir presque exclusif pour l’enfant solitaire d’un village perdu de 15 âmes. Lecteur assidu de tout ce qui touchait au monde halieutique, les articles de Jo Nivers dans les revues jaunies qui traînaient à la maison, et ceux d’Henry Limousin illuminaient mon jeune âge. Quel choc de découvrir un jour un appât pendu en dessous de l’hameçon ! Quelle claque que ces poissons énormes dont je ne soupçonnais même pas l’éventualité. Voir des carpes de plus de 10 kilos en dehors d’une vidange de plan d’eau était alors plus qu’exceptionnel, et celles que ces pêcheurs en jeans et en basket prenaient pesaient le double ou plus ! Il fallait que je découvre cela ! C’était mon but ultime, frôlant l’obsession pour ne pas dire la schizophrénie. En classe, à la maison, partout mon esprit était hanté par ce désir. Je pense que depuis cette époque, rares ont été les jours où mes pensées n’ont pas été tournées vers l’eau et la carpe. Les aspects modernes et révolutionnaires de ces nouvelles techniques permettaient de plus à un ado rebelle (un ado normal, quoi !) de jouer la carte de la contradiction face à un père pêcheur de carnassier et totalement hermétique à tout ce tapage britannique… Bref toutes les conditions étaient réunies !
En plusieurs saisons je réussissais à m’équiper selon mes faibles moyens, commandant par correspondance des cannes qu’aucun magasin local n’allait distribuer avant des années. Ah ! Ces fleurets de 11 pieds pour 1lbs3/4 avec leur longue poignée en liège ! Je les ai attendues avec tant d’impatience. Je les ai caressées et courbées tant de fois dans ma chambre qu’elle ne quittaient que pour rejoindre le bord de l’eau. De nombreuses soirées elles furent ma dernière vision avant que le sommeil me gagne.
Vint ensuite le temps des rencontres. Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin … Croiser un concurrent était alors chose rare, et bien souvent, une fois passée la méfiance maladive du pêcheur solitaire, « l’intrus » devenait un ami. J’ai en mémoire dans le moindre détail ces rencontres qui ne doivent peut-être rien au hasard avec des hommes qui comptèrent dans ma vie. Notre petite équipe se comptait alors sur les doigts d’une main, Nous partagions bien plus qu’une simple passion, mais le monde entier semblait tourner autour de la carpe. Même si les centres d’intérêt de certains ont depuis changé, l’amitié est toujours là, lumière fidèle et intacte dans nos vies. Nos rêves étaient les mêmes, et nos moyens étaient systématiquement mis en commun au profit de la quête. J’ai des souvenirs précis de cafés fumants pris au milieu de la nuit, sur la table en chêne de Philippe qui, bien que n’étant pas ronde, était le point de départ et de retour de nos expéditions vécues comme autant d’aventures.
Imaginez notre fébrilité, notre impatience de redécouvrir grâce à la carpe les innombrables lacs et barrages mystérieux de notre région. Tout était possible, et chaque découverte, chaque innovation (et Dieu sait qu’en ces temps de balbutiements elles étaient nombreuses) donnait lieu à des échanges, chacun y allant de ses avis et de ses convictions. Toutes les ambitions étaient permises, puisque l’inconnu s’offrait à notre porte. Chaque eau portait son lot de fantasmes. De pêches mémorables en bredouilles cuisantes, nous avancions simplement en cherchant à comprendre ce qui ne peut pas l’être…
Avec quelques années de recul, je me pose aujourd’hui la question de savoir ce qui nous a poussé dans cette voie. Qu’est-ce qui peut bien transformer un pêcheur en pêcheur de carpe ? Mettre des mots sur cette métamorphose n’est pas chose aisée.
Je me rends compte alors que ce sont des images plus que des mots qui me viennent à l’esprit. Et mettre en prose ses impressions visuelles est tout sauf simple ! Il y a des lumières surtout, qu’elles soient feu du ciel au couchant, ou LED dans la nuit. Autant de flashbacks imprimés sans raison logique. Des sons également. Celui de la pluie tombant des jours entiers. Le cliquetis caractéristique de mes vieux Mitchell lors d’un départ, alors que les détecteurs étaient encore un luxe inabordable. Et le bruit si caractéristique de la nuit que peu d’autres pêcheurs connaissent.
La nuit ! Peut-être tenons-nous là un élément de réponse important. Car s’il est un facteur différenciant le pêcheur de carpe des autres pratiquants en eau douce c’est bien celui-là. La quiétude des premières et des dernières heures du jour. Le sentiment d’être tout puissant, que le monde nous appartient, puis l’humilité face à la grandeur alentour. Le sommeil troublé, l’adrénaline décuplée en guise de réveil nocturne, le cœur prêt à imploser et l’impression de ne rien maîtriser lorsque nos yeux sont inutiles. Et enfin le pouvoir illusoire d’être peut-être le premier à contempler l’aube comme si elle naissait pour la première fois. Tout cela est un autre moyen de goûter la vie, d’échapper à nos quotidiens tous différents mais qui nous poussent à chercher ailleurs une satisfaction alternative.
Mais il doit bien y avoir un autre détail, un élément déclencheur puis fédérateur ? Cherchons bien … Le matériel peut-être ? Voici en effet une carte de visite qui colle au carpiste comme ses sous-vêtements après 8 jours de session extrême (!) : le sacro-saint « matos » ! En longeant le bord des rivières ou des lacs, on peut parfois hésiter sur la cible recherchée par la plupart des pêcheurs : blancs, carnassier, quel carnassier en particulier, etc. Mais face à une batterie clinquante et à la symétrie parfaite de notre déballage, pas de doute possible : « vous êtes carpistes » … « alors, la carpe, ça donne ? ». Ces deux questions, le plus inculte des promeneurs est aujourd’hui à même de les poser, trop heureux de s’offrir quelques répliques alternatives au traditionnel « Ca mord ? » … Bien qu’irritantes pour certains misanthropes (dont j’avoue me rapprocher avec l’âge), ces questions sont valorisantes pour beaucoup qui y voient un signe de reconnaissance, du moins visuelle. On est « carpiste », alors on n’est plus le premier pêcheur venu… Vient ensuite un autre type de reconnaissance lié au matériel : celui de ses pairs. Avoir une batterie exemplaire fleurtant avec l’idéal établi est gage d’admiration immédiate des autres carpistes de passage, qui engageront inévitablement la conversation sur ce sujets sans fin. Tout en lançant à la volée des regards envieux ou béats (sinon les deux) en direction de cette dernière superproduction anglaise en carbone …made in Taiwan.
Bien qu’il ne soit pas mentir que de dire que si les cannes de très grandes qualité n’étaient achetées que par des pêcheurs en ayant réellement l’utilité il s’en vendrait beaucoup moins, force est de reconnaître que ce phénomène a toujours existé. L’amour du matériel, atteignant parfois la déraison, est un trait constant de l’histoire du « carpisme ». J’ai suffisamment fantasmé dans mon jeune âge sur des bijoux de carbone haut module pour avoir l’honnêteté d’avouer que oui, j’adore le matériel ! Je dévore encore aujourd’hui chaque nouveau catalogue et je prends en main tout blank qui passe à portée dans les étals des échoppes spécialisées. On ne se refait pas…
Dès nos débuts ce fût un sujet de conversations passionnées, d’échanges contradictoires, de ventes et de reventes. Il y avait déjà ceux qui étalaient leur réussite (financière surtout) et toisaient avec dédain celui qui ne pouvait que mal pêcher avec sa camelote. Ceux-là existe encore, hélas. Ou plutôt tant mieux pour le commerce. Tous sont au fait des dernières nouveautés, principalement britanniques puisqu’il semble établi dans certains milieux autorisés (comme disait Coluche) que rien de bon ne peut émaner de notre vieil hexagone, bien que je sois personnellement convaincu du contraire.
Une autre particularité de notre pêche est le nombre important de revues spécialisées. J’en note au moins cinq, et je confesse là aussi les consulter plus que régulièrement. C’est maladif, en rapport avec ma curiosité naturelle sûrement, mais c’est comme ça ! J’avoue parfois regretter mon achat, mais enfin … Quelle autre pêche produit en effet autant d’écrits et d’images autour d’un seul et unique poisson ?

Un poisson … Voilà enfin la réponse ! Et si tout n’était lié qu’à l’amour d’un gros cyprin érigé au rang de déesse ? Tout simplement !!! Mais aujourd’hui, est-ce toujours le poisson qui conduit à la pêche ou l’inverse ? Je m’explique, car j’en vois au fond de la classe qui froncent les sourcils en se demandant où je veux en venir : j’ai souvenir de n’avoir croisé dans mon « enfance carpiste » que des hommes ayant pratiqué un ou plusieurs types de pêches avant d’en venir à la traque spécifique de la carpe. Coup, anglaise, carnassiers, chacun possédait déjà une longue culture « pêche », souvent bercée par les génériques nocturnes d’« histoires naturelles » et les lectures de magazines qui étaient tous généralistes… Du même coup les clivages et les antagonismes avec d’autres pêcheurs étaient moins importants, du fait que les néo-carpistes étaient tous issus de leurs rangs. Ajoutons à cela les tarifs peu démocratiques du matériel spécialisé pendant les années 80 et le début des années 90, et l’on pouvait observer une population cyprinophile assez éloignée de ce qu’elle est aujourd’hui.
Car la démocratisation de ce sport, en grande partie liée à son image moderne et à son éthique valorisante (le sacro-saint « no-kill »), associée à la baisse conséquente des tarifs du gros équipement (en entrée de gamme du moins) ont amené à la pêche de la carpe un nombre important de nouveaux pratiquants n’ayant pour ainsi dire jamais tenu une cane en main avant d’exhiber fièrement leurs quatre superbes 13 pieds 3,5lbs. L’éducation étant mon métier, je vois ce phénomène avec l’œil bienveillant de l’adulte qui reprend à son compte le vieil adage selon lequel « ils sont mieux à la pêche qu’au bistrot ou à traîner dans les rues »… Sauf que nombreuses sont les dérives liées à l’absence de cette culture pêche dont je parlais précédemment. Car il est un âge où l’on se croit invincible, immortel, et où le taux d’hormone est multiplié par 20 d’un coup d’un seul, et cet âge c’est l’adolescence, qui dure selon les meilleurs sociologues de 12 à 30 ans de nos jours … Bref ça bouillonne, et il n’est qu’à observer certains comportements au bord de l’eau et/ou sur les forums pour se sentir glisser doucement vers le vieux con un brin réac’ qu’on se jurait ne jamais devenir…
Plantons le décor par un exemple à peine caricatural. Toute vraisemblance avec un ou des milliers de personnages existant ou ayant existé n’est absolument pas fortuite.
Kevin a 15 ans. Ca colle bien, puisqu’à 15 ans on s’appelle souvent Kevin (ou Quentin, ou Jason …). Donc Kévin, scooter à fond, rend visite à deux amis de son club de Tektonik qui pêchent sur l’étang du coin en ce beau dimanche après-midi. Il y va uniquement pour voir ses potes parce que la pêche c’est trop naze et c’est trop ringard, et en plus il aime trop pas le poisson, sauf le captain igloo. N’empêche qu’une fois sur place, tout ce matos c’est carrément trop classe ! Ouah trop mortelle la centrale sans fil qui vibre comme le dernier Nokia ! Et c’est trop de la balle le lancer de boulettes (euh, pardon, bouillettes … lapsus !) avec le cobra ! Et puis Kevin il a pris une carpe sur une des cannes de son copain, ça le fait comme sensation ! Excellent l’état d’esprit des mecs avec le poisson : une photo avec le portable, un câlin et ils le remettent à l’eau. Et puis Kévin il a lancé 10 mètres plus loin que son pote quand ils ont fait le concours de celui qui lance le plus loin … Et puis … Et puis … Et puis finalement la pêche c’est cool, c’est pas ringard, c’est high-tech, c’est branché ! Enfin la pêche de la carpe, parce que Kévin il veut être carpiste, pas pêcheur. Pêcheur, c’est le vieux con d’à côté avec sa pôv’ canne de 8 mètres pour pêcher des gardons qu’il a même pas remis à l’eau. Pêcheur c’est ringard… Carpiste c’est classe !
Dans un mois, pour son anniversaire, Kévin il va avoir une belle batterie complète de canne offerte pas ses parents qui se disent d’une part que c’est finalement pas plus cher que la dernière console à la mode, et que d’autre part il sera mieux à la pêche qu’au bistrot ou à traîner dans les rues (j’ai déjà entendu ça quelque part, non ?).
Cet exemple un brin provoc’ n’est ni un jugement de valeur ni une critique. D’autant qu’il y a des Kévin de 12 à 50 ans qui tombent dans la carpe de la même manière. Mais quelle sera l’attitude de(s) Kevin(s) face aux autres pêcheurs, ceux qui ne font pas partie de la tribu, ceux qui pêchent le sandre et qui en mangent ? L’incompréhension et l’intégrisme naît toujours de la méconnaissance de l’autre. Et dans notre domaine, c’est cette méconnaissance des autres pêches et des aspirations de leurs pratiquants, et ce sentiment de supériorité et de toute-puissance qui conduisent aux nombreuses dérives qui font du carpiste un parasite aux yeux des autres usagers des rives françaises et de ceux qui les gèrent (je sais, gérer est un mot un peu fort dans certains cas, mais c’est un autre débat). Dépose de montages en tous sens et à des distances intolérables, camping organisé avec tout ce qui va avec (feux, nuisance sonore, détritus, alcoolisation et rixes inhérentes, etc.), agressions verbales envers les autres pêcheurs, j’en passe et des pires. L’éthique, mot à la mode s’il en est, c’est d’abord le respect …
Et puisqu’on parle d’éthique, voici un mot que clame bruyamment le « peuple carpiste », à grand renfort de revendications tonitruantes via la presse ou Internet. Et on y va de son coup de gueule, de sa phrase assassine envers un système jugé rétrograde et pour le moins frileux à l’égard de cette passion « d’avant-garde » qui est la notre.
Ce serait donc cela l’unité du monde de la carpe : un combat pour des jours meilleurs, pour des horizons de pêches préservés et sans limite, où les nuits seraient aussi belles que les jours ?
Si j’ai pu croire que cette prise de conscience existait, si mon engagement au sein du seul mouvement organisé (l’UNCM) allant dans ce sens n’a pas été un vain mot, je ne peux aujourd’hui que constater que seul l’individualisme caractérise les carpistes (à de trop rares exceptions près), et qu’à l’image de certain canidés de campagne il est de mise d’aboyer de loin mais de faire le dos rond ou de tourner la tête quand il s’agit d’aller au charbon. L’attentisme est un choix, qui n’appelle pas de jugement particulier, mais par pitié : que le manque d’implication ne soit pas accompagné de revendications malvenues de la part de ceux qui prennent sans jamais vouloir donner. Pour citer un homme pour qui j’ai le plus grand respect et qui se reconnaîtra : ça va sans dire, mais ça va mieux en le disant …
Et tant qu’à se retrouver au rang des citations, en voici une qui amènera réflexion à qui veut bien penser pendant cinq minutes à autre chose qu’aux propriétés nutritionnelles du dernier appât à la mode : « ce n’est pas la carpe qu’il faut quitter … c’est son monde ».
Au final, je n’ai rien trouvé qui puisse, à travers ces quelques lignes et années de pratique, définir simplement et exhaustivement la planète carpe et ceux qui la peuplent. Un sociologue parlerait de tribus multiples (le mot clan serait parfois plus approprié) où des hommes se rejoignent en fonction de leurs affinités et de leurs aspirations. Avec pour seul point commun cette explosion d’adrénaline lorsque vient l’heure de la touche, et cet espoir secret que ce sera celle que l’on attend. C’est déjà ça.
Olivier Soulier.






























































