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Philosocarpe Chapitre 03 :  » Apprendre  » … ou à laisser !

décembre 25, 2011

Article publié dans le n°23 du magazine ‘Carpe Scene’ en août 2010
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Le plaisir du pêcheur doit s’arrêter là ou commence son irresponsabilité.

Mon cœur va exploser. Comme à chaque touche nocturne, l’adrénaline est à son comble, le réveil est brutal et mon esprit cherche un peu de lucidité dans cette cohue solitaire si soudaine. L’instant d’après je suis pieds nus sur la berge et sous la lune qui éclaire vaguement le monde alentour. Là, au milieu de la nuit, je vis les choses avec une intensité fantastique. Mes sens sont décuplés. Le touché d’abord, avec cette sensation de lourdeur et de puissance de l’autre côté de la ligne, avec cette canne qui devient le prolongement de mon bras et qui vibre à merveille à chaque mouvement du poisson. L’ouïe ensuite, dans ce calme nocturne où le vent n’est plus là, où les remous en surface résonnent avec force et fracas, où même ma respiration saccadée devient un vacarme indécent. La vue enfin, car mes yeux s’habituent progressivement à la pénombre lunaire au point de rendre l’usage de ma lampe frontale inutile. Le combat touche à sa fin, je le vis avec plénitude et plaisir. Elle est là, abandonnée, glissant en douceur dans l’épuisette après un dernier rush. J’allume enfin ma frontale pour contempler l’inconnue. Et soudain le monde s’écroule, et mon bonheur se transforme en profonde tristesse …

« L’éthique est une discipline philosophique pratique (action) et normative (règles) dans un milieu naturel et humain. Elle se donne pour but d’indiquer comment les êtres humains doivent se comporter, agir et être, entre eux et envers ce qui les entoure ». Voilà le décor planté par une définition simple et claire. Le rapport avec la pêche de la carpe et le récit ci-dessus peut sembler ténu si l’on ne voit dans notre passion commune que le besoin de tracter du poids au bout d’une tige de carbone. Je termine donc ce récit pour vous éclairer un peu…

Lorsque le faisceau de ma lampe caresse celle qui gît au fond du filet, je reconnais presque immédiatement un poisson pris deux ans auparavant lors d’une de mes dernières venues sur ce lac. Même si je préfère découvrir à chaque fois de nouvelles partenaires de jeu, je ne déteste pas croiser à nouveau la route de certaines, surtout quand elles sont de taille respectable comme celle que je contemple à l’instant. A première vue elle ne semble pas à l’apogée de son poids, et son ventre efflanqué trahit la fraie récente. Mais c’est lorsque ma lampe éclaire sa bouche que mon univers tout entier s’effondre d’un seul coup. Colère, tristesse, dégoût … Je ne sais quel terme est le mieux adapté pour décrire mes sentiments en voyant une telle horreur. Ce poisson que j’avais connu « sain », en pleine santé à peine deux ans auparavant, est désormais totalement mutilé. Sa bouche est déchirée sur plusieurs centimètres de chaque côté, lui donnant un sourire funeste et triste rappelant Jack Nicholson dans le rôle du Joker… Sa lèvre inférieure est également entaillée très profondément, littéralement fendue en deux sur près de 5 cm, et présente un état de putréfaction avancé en plusieurs endroits.

La pêche de la carpe, ça peut également être cela...

Comment cela peut-il se produire ? Comment peut-on mutiler un poisson à ce point, même – et surtout – involontairement ? Précision utile : il s’agit pourtant d’un plan d’eau du domaine public … Seconde précision : il n’y a quasiment aucun obstacle dans ce plan d’eau au fond très propre ! Et pourtant une majorité des poissons pris lors de cette petite session (et d’après mes sources la majorité des carpes prises par ceux qui pratiquent ici régulièrement) présentent des séquelles plus ou moins marquées de passages catastrophiques dans les mains de carpistes : bouches charcutées, nageoires brisées, parfois cicatrisées ou parfois manquantes, plaies purulentes, écailles manquantes… Ajoutons à cela un taux de décrochage éloquent mettant en évidence des bouches en lambeaux et hyper fragiles, et le tableau de l’horreur parfaite est complet. Et nous ne sommes pas, je le répète, sur une pêcherie privée matraquée à longueur d’année.

bouches nécrosées, pectorales fracturées et en état de putréfaction, caudale brisées : voici l'oeuvre carpiste collective ...

Tout le monde conviendra que ce qui a fondé la base de la pratique « moderne » de la pêche de la carpe fut sans aucun doute la grâce du poisson après sa capture (le fameux « no kill »), bien plus que le cheveu ou tout autre artifice de capture. Cet acte fut à son origine en totale rupture avec les us et coutumes halieutiques instaurés en Europe depuis des générations. Le « catch and release » des précurseurs anglais rompait en effet avec la tradition séculaire, modifiant l’acte final de prédation de l’homo sapiens tel qu’il se déroulait depuis … toujours ! Quoi de plus beau en effet que de relâcher dans son élément celle par qui le plaisir arrive après l’avoir manipulée , croît-on, avec le plus grand soin.

Il est évident que cette noblesse de cœur avant-gardiste a grandement participé à l’explosion de la pêche de la carpe, séduisant ainsi les plus jeunes générations et amenant à la pêche de la carpe un flot continu de nouveaux adeptes à la conscience apaisée pour ne pas dire endormie par la remise à l’eau de leurs prises. Est-ce suffisant pour dormir tranquille ? Ou doit-on tourner la tête de l’autre côté lorsque l’horreur que peut engendrer une passion se présente sous nos yeux ?

Oh ! Je ne fais ici aucune sensiblerie gratuite comme on en voit tant dans les rangs de ceux qui tueraient de leurs mains celui qui mange une carpe, alors même qu’ils laissent agoniser leurs prises au bout d’une ligne perdue dans les souches sous prétexte qu’il faut toujours pêcher là où est le poisson. Je suis issu d’un milieu profondément rural, d’une famille d’agriculteur où la pêche était et est avant tout un complément d’activité et un complément … alimentaire ! J’ai vu de nombreux poissons, carnassiers, blancs ou carpes, être tués puis consommés s’en m’en émouvoir le moins du monde. Je ne suis jamais choqué par la mort d’un poisson après un acte de pêche, car c’est le fondement originel de cet acte de capture, qui dans l’absolu perd tout sens logique sans cette finalité funeste. J’ai également l’honnêteté de penser que si la chair de la carpe était équivalente en goût à celle du sandre ou du bar on croiserait bien moins d’adepte du « no kill » cyprin et l’on prendrait bien moins de gros poissons… et à ce titre j’admire finalement bien plus les pêcheurs de carnassiers qui gracient toutes leurs prises que le carpiste qui fait de même. Non, si j’ai fait mienne la philosophie du « catch & release » ce ne fut pas pour contrer mes (nos) instincts naturels de prédateur, mais ce fut par passion pour un poisson dont chaque individu est unique et identifiable (chose presque unique pour un poisson), et pour le plaisir à chaque fois renouvelé de croiser la route d’une vieille connaissance, et si possible – il faut être honnête  là-aussi – à un poids chaque fois supérieur !

Cependant j’en arrive maintenant, après plus de deux décennies de pratique de cette pêche selon ces préceptes modernes, à me poser de nombreuses questions sur le bien fondé et la pérennité de tout cela, du moins lorsque l’on peut observer les dérives honteuses mises en évidences par mon petit récit de session. Après avoir vu de telles mutilations, ma première réaction fut de savoir si un poisson dans un tel état, avec les conséquences que cela peut avoir sur sa santé (perte de 4 kilos en deux ans dans un lac à fort potentiel de grossissement …), ne serait finalement pas mieux mort que vivant ? Cette pensée peut paraître extrême, mais comment peut-on cautionner une lente agonie pour le simple plaisir égoïste d’une capture et d’un trophée photographique ?

Certes la carpe est un poisson ultra-robuste, capable de supporter le pire. J’ai assisté et/ou participé à des dizaines et des dizaines de vidanges de plans d’eaux dans ma vie, et j’ai souvent vu des poissons que l’on donnait pour mort dans un trou de vase repartir contre toute attente. J’ai également, comme beaucoup d’entre vous, capturé des poissons portant des stigmates plus ou moins marqués de vidanges brutales ou de fraies chaotiques. Nous avons dans nos albums des carpes à la robe hivernale parfaite que d’autres ont prises début juin avec de nombreuses entailles sur les flancs et des écailles manquantes. Considérons cela comme des mésaventures soit naturelles, soit accidentelles, souvent inévitables, mais surtout exceptionnelles. J’ai souvenir d’une carpe de barrage presque cuir, fuselée et combative, et qui semblait au premier abord en pleine santé… et d’ailleurs quel combat ! Mais en y regardant de plus près son corps n’était que cicatrices, très probablement liées à des blessures multiples lors d’une précédente vidange (photos ci-dessous). Elle portait en effet de grandes traces noirâtres qui trahissaient d’énormes blessures parfaitement guéries, et ses nageoires naguère brisées s’étaient ressoudées. Une sorte de « happy end » à une sinistre aventure.




Mais  lorsque le caractère des blessures devient presque volontaire et récurent on est en droit de se poser des questions sur la portée de nos actes. Car en y réfléchissant de façon factuelle, pêcher n’est rien d’autre que capturer un poisson par la contrainte à l’aide d’un objet acéré que l’on introduit brutalement dans sa bouche avec plus ou moins de dommages. C’est ensuite combattre, ou pour mieux dire vaincre la victime qui tente naturellement de fuir danger et douleur, en la poussant à la limite des ses capacités physiques, en limite de rupture, pour la laisser ensuite suffoquer de très longues minutes pour assurer une séance de pose forcée. Cela peut également être de longue heure de captivité dans un sac, dans l’attente narcissique d’une meilleure lumière ou du passage de l’ami à qui l’ont veut montrer le spécimen. Et pense-t-on réellement au drame qui va parfois se jouer sous l’eau lorsque l’on se plaint d’être « tanqué »? Je suis intimement convaincu que l’immense majorité des carpistes pense en premier au poisson qu’il ne mettra pas dans son épuisette et au beau montage perdu. Puis beaucoup s’empressent alors de remonter leur canne pour la reposer à cet endroit précis où le départ s’est produit, car c’est le « spot » tant recherché, et qu’il vaut mieux perdre un poisson que de ne pas avoir de touches. Faut que ça déroule, on est là pour ça, pas vrai ! Sauf qu’il arrive que le poisson soit perdu dans tous les sens du terme … Le miroir de l’eau cache parfois les vérités que l’on refuse de voir.

Oui, pêcher la carpe aux méthodes modernes n’est absolument pas être le chevalier blanc qui respecte le poisson plus que tout. Penser cela est absurde, hypocrite et mensonger, ne serait-ce que pour la simple raison que si l’on respectait vraiment poisson, nous ne le pêcherions pas pour le seul et unique but de sa capture, non ? Tout au plus peut-on limiter les dégâts, tout faire pour réduire au maximum son impact sur le poisson, et en cela revenir à la définition du mot « éthique » donnée en début de cet article : « comment les êtres humains doivent se comporter, agir et être, entre eux et envers ce qui les entoure ». Réduire son impact sur la nature, voilà bien un concept en vogue à l’heure du développement durable ! Et bien mes amis « l’éco-carpisme » ce n’est pas pour aujourd’hui, et peut-être pas non plus pour demain, car en terme d’impact sur le poisson il y a quelques progrès à faire… Quant à l’impact sur le milieu il y aurait beaucoup à dire mais nous y reviendrons un de ces jours …

Tout cela me conduit à revenir sur le cas du plan d’eau dont je parlais précédemment, et à me demander comment nous en sommes arrivés à un cheptel dans un tel état d’insalubrité (n’ayons pas peur des mots), qui plus est sur une eau du domaine public. J’ai beau y réfléchir, j’ai du mal à concevoir comment l’on peut mutiler des poissons pendant le combat. Il m’est arrivé comme à vous de brider avec force une carpe pour éviter qu’elle ne regagne un terrain trop miné. Comme nous l’avons vu la pêche est un acte violent en soi, et il n’est pas toujours possible de le pratiquer sans aucun dommage. Un hameçon peut parfois « tricoter » un peu dans la bouche du poisson, une écaille peut être perdue pendant le combat ou dans l’épuisette, car le risque zéro n’existe pas plus ici qu’ailleurs. Mais en plus de 20 ans  je n’ai jamais vu ni l’une de mes prises ni celle d’un de mes coéquipiers avoir la bouche coupée aux commissures suite à un combat. Idem en ce qui concerne les nageoires : je n’en ai jamais vues être brisées pendant le combat. Ce n’est donc pas l’acte de pêche en lui-même qui est en cause, et il faut chercher les causes de ces barbaries ailleurs, c’est à dire dans les bras du pêcheur, ou lorsqu’un poisson est perdu après une casse.

Pour ce qui est des casses, il est surprenant de lire de nombreux articles et récits (que ce soit dans la presse ou sur le net) où la casse semble devenue une chose totalement anodine. Certains se venteraient presque d’avoir perdu plusieurs poissons dans une session suite à des casses répétées dans les obstacles. Ca fait un brin « warrior », donc ça fait « classe », et puis tant pis puisqu’ils ont finalement réussi à en sortir une ou deux belles et qu’ils ont des photos à exhiber. Mais que se passe-t-il sous l’eau pendant que le pêcheur se gargarise de sa « réussite » ? Plusieurs possibilités : les poissons perdus sont en train d’agoniser, pendus au milieu de souches avec un montage dont ils ne peuvent parfois se libérer ; ou bien à force de se débattre désespérément ils finissent par se libérer après s’être lacéré le corps et déchiré la bouche ; ou dernière possibilité la plus heureuse : le poisson se promène avec un bas de ligne et un hameçon dans la bouche dont il finira par se libérer sans grand dommage. Seulement voilà : cette dernière possibilité n’est pas la plus courante, pour la raison très simple que la majorité des montages utilisés ne sont pas adaptés, pour ne pas dire meurtriers. Au risque de paraître redondant, je rappelle ici la règle simple mais indispensable d’un montage sécurisé : le bas de ligne doit TOUJOURS être le point le plus faible. Et si pour une raison ou pour une autre (parfois justifiée) on doit utiliser une tresse forte en bas de ligne (+ de 30 lbs) , il est imbécile et meurtrier d’utiliser un corps de ligne en nylon de 35 ou 40 centièmes (j’en ai vu en 30 centième !) dont la résistance est largement inférieure. Une tête de ligne en gros nylon n’y changera rien : c’est alors le nœud de raccord entre le corps de ligne et la tête de ligne qui cassera, laissant la carpe partir avec 15 ou 20 mètres de nylon énorme derrière elle ! Imaginez lorsqu’elle va se réfugier dans les premiers obstacles venus …Lorsque l’on doit pêcher « costaud », il faut obligatoirement utiliser de la tresse de 50lbs (soit environ 30 à 35 centième) ou plus en corps de ligne, une tête de ligne en nylon surdimensionné (60 centième au minimum) et quel que soit son diamètre une résistance supérieure à celle du bas de ligne.

La frontière entre "hot spot" et piège mortel est parfois bien mince.

Autre point important : le type de montage. Il n’est pas inutile non plus de rappeler que le plomb doit se libérer très facilement. Vouloir faire l’économie d’un plomb au détriment du poisson est inadmissible. Qu’est-ce que le prix d’un plomb par rapport au reste du matériel dont une grande partie n’est pas réellement utile ? Pour que le montage soit sécurisé, il y a quelques règles simples selon les deux grands types de montages les plus utilisés :

–       pour les clips plombs : le cône en caoutchouc ne doit jamais être enfoncé à fond sur le clip, mais seulement sur un ou deux crans. Pour éviter que le plomb ne se détache à l’impact lors d’un lancer, ce qui arrive parfois lorsque l’on utilise des sticks solubles, il suffit de nouer un brin de gros fil PVA autour de l’agrafe. Cela prend 30 secondes, ça ne coûte presque rien, et c’est très important pour la sécurité du poisson. Aussi souvent que possible, et chaque fois que vous déposer un montage en bateau, remplacez le plomb par une pierre ou un galet sur un « cassant ». La plupart du temps lorsque le poids se libère la carpe monte vers la surface, ce qui renforce un peu plus la sécurité pendant  le combat

–       Pour les montages in-line : il faut vérifier que le nœud de raccord de la tête de ligne peut passer à travers l’insert en plastique du plomb in-line. Peu de carpistes y pensent, mais si ce n’est pas le cas la carpe va traîner la tête de ligne avec le plomb coincé en bout … Pour cela il faut utiliser des inserts en caoutchouc souple comme les « shockleader sleeves » proposé par Korda : le plomb est alors libéré quoi qu’il arrive.

Il faut ensuite garder à l’esprit qu’il vaut mieux parfois ne pas tenter le diable sur des terrains minés en se disant que « dans le tas on en sortira bien une » … Je préfère personnellement avoir moins de départs – mais finalement plus d’arrivées – en pêchant à distance des obstacles, que d’enchaîner les touches et les « tanquages » …Nous sommes les pratiquants d’un simple loisir, aussi passionnel soit-il, aussi n’avons-nous aucune obligation de résultats. Et d’ailleurs qu’est réellement la réussite (le carton ou le très gros poisson) lorsqu’elle se fait avec un taux de perte de plus de 50% ? Chacun peut et doit y penser en son âme et conscience. Je le répète : je suis bien moins choqué par le pêcheur qui va prendre une carpe dans sa journée et la tuer pour la consommer, que par l’adepte du « no kill » qui pêche une forêt d’obstacle et perd la majorité de ses prises.

Un lead-clip totalement sécurisé comme le modèle "hybrid" de Korda est INDISPENSABLE !!!

Le manchon ne doit JAMAIS être enfoncé complètement sur le Lead-clip, afin de pouvoir libérer le plomb très rapidement.

Admettons maintenant que tout cela est parfaitement maîtrisé : les montages sont responsables et performants, le spot de pêche n’est pas ou peu dangereux. Le combat s’est bien passé, et voici le poisson dans l’épuisette. Et bien mes amis il faut bien dire que c’est là que les ennuis commencent ! La manipulation du poisson est en effet la cause d’innombrables blessures, fractures, lésions ou pire encore. Manipuler une carpe, particulièrement lorsqu’elle est massive, n’est pas chose simple contrairement à ce que les photos des magazines laissent à penser aux débutants. Je fais partie d’une génération de pêcheurs de carpes qui ont fait leurs armes de manière très progressive dans les années 80 et 90 sur des poissons modestes. Et je suis persuadé qu’il est indispensable d’avoir un peu d’expérience avant de manipuler de gros poissons. Hors on constate que les néophytes se lancent tête baissée dans la traque des plus gros poissons, qui est bien plus facile de nos jours qu’il y a 20 ou 25 ans. Le flux continu de carpes énormes dans tous les magazines et la facilité déconcertante offerte par les centres privés de pêche ont une grande part de responsabilité dans cette « intoxication au babars ». La réalité est totalement inversée et virtuelle, puisque dans la vraie vie (du moins sur le secteur public)  on prend principalement des poissons de taille modeste et de temps en temps, comme une cerise sur le gâteau que l’on apprécie à sa juste valeur, on touche ces poissons hors norme qui nous font rêver. Mais mettons-nous à la place de celui qui débute et qui va se procurer en kiosque l’intégrale de la très prolifique presse « carpe » française. Comment voit-il la pêche de la carpe ? Il la voit à travers les images de poissons tous plus énormes les uns que les autres, et tout naturellement il va s’identifier à cette représentation et tenter de la reproduire. Peut-on lui en vouloir ? Il ne se doute pas que les pêcheurs qui posent avec ces spécimens sont pour leur grande majorité (mais pas tous …) des pêcheurs expérimentés qui ont franchi de nombreuses étapes avant d’atteindre leurs objectifs.

Comment ce beau poisson a-t-il perdu sa nageoire dorsale ? Probablement lors d'une mauvaise manipulation par un pêcheur peu soigneux ou inexpérimenté.

Qu’arrive-t-il alors lorsque ce débutant se rend sur un plan d’eau avec un beau cheptel, qu’il applique avec succès les techniques – finalement assez simples – de la pêche de la carpe et qu’il met à l’épuisette un beau poisson ? Première question : a-t-il tout le matériel nécessaire pour réceptionner, décrocher, éventuellement peser, et remettre à l’eau la carpe dans des conditions optimales ? Très souvent ce n’est pas le cas : tapis de réception ridiculement petit où le poisson fini par glisser pour finir sur le sable ou les pierres, sac de pesée souple sans barres de renfort (indispensables !), etc. Il est navrant de constater que beaucoup investissent des sommes conséquentes dans des cannes, moulinets, rod pods et détecteurs, alors qu’ils vont à l’économie pour tout ce qui concerne la sécurité du poisson. A choisir, je préfèrerais cent fois utiliser des cannes à brochet télescopiques de chez Leclerc mais avoir une épuisette digne de ce nom, un tapis de réception très larges et sécurisant, et un sac de pesée avec des barres de renfort. Le tout revenant au bout du compte bien moins cher qu’une seule canne haut de gamme …

Mais dans le domaine de la sécurité du poisson le matériel ne fait pas tout. Les bons gestes s’apprennent, et je suis intimement convaincu qu’ils doivent s’apprendre progressivement et sur de petits poissons. Une ou deux saisons dans un plan d’eau bien peuplé en carpes de 3 à 10 kilos me semble l’idéal pour cet apprentissage. Certes, on est loin de la norme artificielle et « bodybuildée » imposée par les marques et les médias. Mais de la même manière que l’on ne se lance pas sur un circuit de Formule 1 dès que l’on a obtenu son permis de conduire, il ne faut jamais surestimer ses capacités dans la pratique de notre passion. Lorsque l’on a pris l’habitude de bien utiliser le bon matériel et que l’on maîtrise les bons gestes, on peut alors s’attaquer plus sereinement et avec des risques réduits aux poissons plus imposants. Il faut également se rappeler qu’un poisson mis au sac pendant une nuit devient difficilement contrôlable et augmente considérablement les risques de blessure. Faut-il prendre ces risques lorsque l’on débute la pêche de la carpe, simplement pour obtenir de meilleures photos au petit matin ? Définitivement : non ! Une récente anecdote macabre me force à vous rappeler également qu’on ne met jamais plusieurs carpes dans le même sac de conservation sans prendre d’énormes risques : des pêcheurs l’on fait il y a peu sur un barrage que je connais bien, avec pour résultat le décès de tous les poissons … Ce n’était pourtant pas des « trophées », mais simplement de carpes qui avaient eu la mauvaise idée de mordre pendant la nuit sur les cannes de pêcheurs irresponsables et/ou sous-équipés. Souvenons-nous également qu’aussi souvent que possible, une séance photo pratiquée au-dessus de l’eau (en waders en hiver, en short en été)  réduit considérablement les risques pour le poisson : s’il glisse des mains du pêcheur, c’est alors pour regagner son élément sans dommage…

Une séance photo sans risque pour le poisson...

 

J’en reviens donc au plan d’eau que je citais en introduction. Accessible à tous, bien peuplé en beaux poissons, ouvert à la pêche de nuit une grande partie de l’année, il attire naturellement les carpistes de tous horizons qui savent qu’ils peuvent y faire de la bonne pêche, pour peu qu’ils dominent un minimum leur sujet. Aussi y voit-on une présence continue de biwies, avec parfois une concentration au-delà du raisonnable. Il arrive que le lac soit une véritable toile d’araignée tant il y a de cannes tendues. Mathématiquement et en toute logique, les poissons qui doivent bien se nourrir à un moment ou à un autre s’y font prendre très régulièrement. Je pense que certains d’entre eux peuvent s’y faire piquer plus de 20 fois par an, sinon plus. Cela peut vous sembler beucoup, mais même sur des lacs de barrages de plusieurs centaines d’hectares avec une pression de pêche moyenne les mêmes poissons sont pris plusieurs fois par an, je le constate régulièrement sur un lac dont je suis le cheptel de près en récupérant de nombreuses photographies. Et encore n’a-t-on pas connaissance de toutes les captures, ce qui me laisse à penser que l’on sous-estime souvent la fréquence des prises d’un même poisson.

Mais est-ce que ce grand nombre de capture peut expliquer à lui seul l’état pitoyable de nombreuses carpes de ce lac ou d’autres lacs du même type ? Je ne le pense pas. Prenons l’exemple des centres privés de pêche de la carpe les plus « sélects », ceux qui abritent les plus grosses carpes connues, et dont les deux plus célèbres se situent près de Bordeaux pour l’un et près de Dijon pour l’autre. Des pêcheurs très expérimentés y réservent leur place des mois sinon des années à l’avance. On peut voir très souvent de nombreuses images de spécimens pris régulièrement dans ces eaux. Et force est de constater qu’ils ne présentent pas de mutilations ou de séquelles comparables à ce que j’ai pu voir sur certaines eaux publiques. A l’opposé beaucoup de plans d’eau privés bien plus accessibles, pour ne pas dire la plupart d’entre eux, offrent un cheptel présentant de nombreux stigmates plus ou moins graves de captures à répétition. J’en déduis que les pêcheurs qui pratiquent les eaux privées « ultra sélects » et qui sont tous des pêcheurs avec une grande expérience de la pêche savent manipuler des poissons dans de bonnes conditions, alors qu’hélas les eaux les plus accessibles et attirantes (qu’elles soient publiques ou privées) pâtissent souvent du manque de pratique de ceux qui y pêchent. N’y voyez pas l’éloge de l’élitisme, mais celle de l’expérience.

Alors certes, le malaise créé par la prise de poissons « défoncés » est bien vite dissipé. On se dit « c’est les autres », « je ne suis pas comme ça ! ». On tourne un peu la tête de l’autre côté, histoire de fuir la part de responsabilité que nous avons tous dans cette histoire. Mais beaucoup de carpistes reviennent finalement aux mêmes endroits, continuent de pêcher ces eaux maudites, qu’elles soient publiques ou le plus souvent privées, où les carpes sont réduites à l’état de filles de joies pour clientèle en recherche de sensations faciles.
Pour ma part je ne sais pas si je retournerai pêcher le lac dont je vous ai parlé … j’ai trop peur de constater que l’état de ses habitantes s’est à nouveau dégradé. Fort heureusement, il reste encore de nombreuses eaux « sauvages » où l’on peut prendre des carpes en pleine forme. Mais avec l’explosion du nombre de carpistes on peut se demander combien de temps cela durera …

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